Photographier, c’est avoir mal aux autres, par Jean-Marc Chapa, punk à chien

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© Jean-Marc Chapa

Jean-Marc Chapa est un photographe dont la pulsion de vie est considérable.

Attentif aux plus humbles, aux plus précaires, et à l’ensemble de l’humaine condition, son travail se déploie en toute indépendance, tentant de saisir ce qui subsiste en chacun d’une énergie indemne malgré la violence d’une mondialisation transformant les êtres en déchets.

Il y a chez lui une volonté de mise à nu, un refus des tricheries, une impudence anti-érotique qui transmet un feu de joie.

Poète du désespoir, Jean-Marc Chapa ne supporte que la vérité.  

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© Jean-Marc Chapa

Vous considérez-vous comme un photographe anarchiste, ce qu’attesterait le motif récurrent du pantalon baissé face à l’objectif, à la manière de qui montre ses fesses pour repousser le Satan bourgeois ?

Je ne sais plus trop à quoi ça correspond d’être « anarchiste » aujourd’hui ? Si vous voulez parler d’un état d’esprit, je citerais alors plus volontiers celui de rebelle… Depuis tout jeune, je ne supporte ni l’injustice, ni l’ordre établi, ni les préjugés, ni l’autorité… J’adore déboulonner les idoles !

Pourtant, aux yeux de beaucoup, dans ma région, j’ai une image de  » bourgeois », parce que depuis longtemps, je me suis donné les moyens matériels d’être indépendant matériellement de la photographie. Ceci m’a permis de m’exprimer librement et de faire des images sans la moindre concession.

Contrairement à certains, je ne vis pas du système, ne bénéficie presque jamais de subsides, de bourses, etc.

Etre Punk, c’est dans la tête… pas besoin d’avoir les cheveux sales (d’ailleurs je n’en ai plus !), de se négliger, de marcher en sandales trouées ou de se rouler ses cigarettes (ça tombe bien, je ne fume pas non plus !) pour « faire » artiste… Même chez les artistes, certains confondent : être ou paraître… That is the question…

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© Jean-Marc Chapa

 

Non, montrer son cul, chez nous, c’est une tradition familiale ! J’ai toujours vu mon père le faire, et mon frère et moi-même avons perpétué la tradition. C’est vrai, je baisse mon froc facilement. C’est ma façon de protester… mais bon… No god, no religion… : fuck you !

Avec qui avez-vous appris votre art ? Avec Anders Petersen et la revue japonaise Provoke ?

Pas du tout. Cela fait trente-cinq ans que je fais de la photographie. J’ai appris mon métier en faisant des études de photo à Saint Luc à Liège, puis sur le tas, en ramant, comme tout le monde. A l’époque, Internet n’existait pas, les billets d’avions low cost non plus ! La seule façon de voir le travail des autres, c’était en lisant des revues spécialisées telle que « Camera », et surtout de se rendre aux rencontres photographiques en Arles. Tout le monde se fréquentait aisément. Je me souviens avoir passé une soirée à refaire le monde autour d’un verre avec Salgado. Aujourd’hui, ce genre de choses serait totalement impossible, c’est devenu trop institutionnalisé. Non, j’ai développé mon style tout seul, puis j’ai découvert que je m’étais (un peu) approché de Petersen et de Moriyama… C’est le fruit du hasard, on appelle ça :  » l’inter-photographicité ». Par contre, Moriyama, je l’ai rencontré (toujours en Arles) il y a deux ans… pas facile de communiquer, il ne parle que le japonais !

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© Jean-Marc Chapa

Quel est le projet de votre livre Walking with the dogs, publié en 2016 aux éditions Yellow Now, fruit de longues errances ?

C’est effectivement le résultat de cinq années à sillonner les métropoles occidentales. On était dans une époque post « 11 septembre » et post « Subprimes ». Je voyais la mondialisation galopante. Partout les mêmes enseignes commerciales, les gens brisés par le système. Les mêmes errances, les mêmes regards vides dans les métros, et étrangement, au milieu de ces foules, je ressentais malgré tout une force récurrente, le désir de subsister, d’exister, envers et contre tout. J’ai voulu capter cette énergie en développant une écriture photographique personnelle.

N’y a-t-il pas dans votre travail une volonté de faire tomber les fausses antinomies, entre la beauté et la laideur, l’humain et l’animal, le convenable et l’inconvenable ?

Probablement…Vous avez raison, je me sens d’ailleurs moi-même comme un animal. J’aime la compagnie des perdus, la poésie du désespoir. Notre situation est inévitablement précaire. Alors, il faut trouver une parole pour dire l’impossible. La dignité, envers et contre tout…

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© Jean-Marc Chapa

Notre époque a un côté fasciste dans sa volonté d’imposer ses diktats en matière de canons de « beauté ». Une impudence anti-érotique est vitale ! Je veux dire la beauté des cicatrices, des formes, des rondeurs, des maigreurs, pour nous réconcilier avec le réel, nos boutons, nos poils, nos sécrétions, tout ce qui fait de nous des individus à part entière ! C’est aussi pour cela qu’il n’y a aucune hiérarchie dans mes images, elles sont interchangeables. La vraie pornographie, ce sont les images publicitaires dans les magazines de mode, pas mes images de sexe !

Votre livre a-t-il exclu beaucoup d’images ? Comment choisir ?

Forcément ! Il a fallu choisir parmi onze mille clichés… Il y a là-dedans de la matière pour quatre ou cinq autres livres… Mais il fallait bien faire des choix. C’est toujours très subjectif. J’ai essayé d’éviter les évidences, ne pas choisir d’images trop faciles ou spectaculaires, créer des heurts, des ruptures, essayer de dégager un langage singulier. Pour finir, je n’y voyais plus clair, j’ai dû faire appel à des amis, Emmanuel Dautreppe et Jean Janssis, pour avoir un regard extérieur avec le recul nécessaire.

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Vous citez dans le texte accompagnant votre livre le nom d’Antonin Artaud. Faut-il comprendre que votre ouvrage est un théâtre de cruauté ?

Non surtout pas ! J’ai trop d’empathie pour ce que nous sommes. Au fond, les hommes souffrent de n’être que des hommes, et ça me touche. Brel disait : « Etre artiste, c’est avoir mal aux autres ». Ce livre, c’est un peu la mise à nu de mes moments de vérité. Je sais que la vérité ça n’existe pas, mais il faut tenter de s’en approcher sans cesse.

Vous photographiez le désir. Est-il sauvegarde ou perdition ?

Les deux mon Capitaine. Mais il est au moins la preuve ultime que nous sommes toujours vivants !

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Où rencontrez-vous vos modèles, acceptant de se dénuder pour vous ? Dans des bars, des clubs, dans la rue ? Comment leur présentez-vous votre démarche ? L’alcool partagé est-il un déclencheur de dérives ?

Un peu partout, en rue, parmi mes connaissances, au hasard des rencontres. Certaines personnes sont demandeuses pour poser, elles connaissent mon travail. D’autres ne me connaissent pas, je leur explique alors ce que je fais, leur montre des images et leur propose de poser. La seule condition est d’essayer de lâcher prise et de ne surtout pas essayer de contrôler leur image. Parfois, lorsque les personnes sont dans le besoin ou dans un statut précaire (prostituées, sdf, etc.) je propose d’envisager la séance comme un travail rémunéré pour ne pas exploiter une situation de « faiblesse sociale. Si elles refusent, je ne prends pas d’images.

Y a-t-il des audaces que vous vous interdisez ?

Non, je ne m’interdis rien. S’il s’agit d’une séance de pose privée, je respecte les limite que la personne désire fixer… Par contre, dans l’espace public, je considère que notre image ne nous appartient pas. On ne peut interdire à personne de voir avec ses yeux… Alors pourquoi le pourrait-on avec un appareil photo ? Je n’exploite évidemment pas les situations qui pourraient porter préjudice à quelqu’un, mais si c’est simplement parce que votre tête ne vous plaît pas, alors restez chez vous ! Maintenant, bien sûr, il y a le droit à l’image, mais ça c’est un autre long débat…

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Qu’est-ce que le « trognon de l’homme » (Louis-Ferdinand Céline) ?

Je photographie souvent les gens de dos, car c’est la partie de nous qu’on ne peut pas voir ni contrôler. La face arrière d’une personne en dit souvent plus long sur elle que son visage. Le « trognon de l’homme », c’est ce que nous sommes au sens ontologique du mot. C’est souvent ce que nous ne voulons pas voir en nous. Les hommes ressemblent plus à leur temps qu’à leur père.

Pourquoi y a-t-il tant d’excellents photographes en Belgique ? Y a-t-il une spécificité liégeoise, puisque vous vivez, je crois, à Liège ?

Peut -être parce que la Belgique est un petit pays qui a été ballotté entre différentes cultures au rythme de l’Histoire. Nous sommes au centre de l’Europe, différentes nationalités s’y côtoient et se mélangent au quotidien. C’est une richesse et une chance qui ont une valeur particulière en ces temps de replis sur soi… Nous nous sommes imprégnés des cultures des autres et en avons fait la synthèse. Une sorte de mayonnaise quoi ! Une spécificité liégeoise ? Je ne sais pas. Nous cultivons le sens de l’autodérision, on ne se prend pas au sérieux. Peut-être que ça se voit…

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© Jean-Marc Chapa

Avez-vous eu l’occasion de regarder le travail de la jeune Anouk Deville à Marseille, auteure d’un livre chez Zoème qui pourrait vous toucher ? De quels photographes vivants vous sentez-vous proche ? Vous citez la jeune génération Christopher de Béthune, Marie Sordat, Laetitia Bica, Lara Gasparotto, Charles-Henry Sommelette.

Non, je ne connais pas cette photographe. Mais tout ce qui concerne la photographie m’intéresse. J’ai la passion chevillée au corps. Je ne manquerai pas d’y jeter un œil !

Pour ce qui est des photographes dont je me sens proche, il y a bien sur Wolfgang Tillmans, qui a révolutionné la photo contemporaine…, et puis toute la photographie japonaise des années 60-70 que j’ai découverte sur le tard, on leur doit beaucoup, mais aussi Jeff Wall, Juergen Teller, Peter Fraser, Dirk Braeckman, Andres Serrano (Piss Christ m’a bouleversé…) Thomas Ruff, etc.

Si j’ai cité la jeune génération dans mon livre, c’est parce que j’ai le sens aigu du temps qui passe et que je trouve formidable l’énergie que ces jeunes talents apportent. Ce qui est drôle, c’est qu’ils ne savent même pas que je les ai cités… C’est bien la preuve qu’ils regardent droit devant. Ils se foutent bien d’un vieux con comme moi, et ils ont raison !

Propos recueillis par Fabien Ribery

Walking-with-the-dogs

Jean-Marc Chapa, Walking with the dogs, textes Jean-Marc Chapa et Emmanuel d’Autreppe, éditions Contretype / Yellow Now, 2016

Editions Yellow Now

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Se procurer Walking with the dogs

 

 

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Hello !

    C’était super intéressant, merci pour ce billet. J’aime beaucoup comment il décrit son parcours, et ses influences, refaire le monde autour d’un verre avec Salgado, c’était sympa l’ambiance à l’époque !

    Thomas.

    J'aime

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