Vivre en Napolitain, mourir en Russe,  Renato Caccioppoli, par Jean-Noël Schifano, écrivain

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Dans son film Mort d’un mathématicien napolitain (1992), le cinéaste Mario Martone retraçait la dernière semaine avant son suicide par balle en 1959 du génial Renato Caccioppoli, professeur de mathématiques à l’université de Naples, petit-fils du révolutionnaire anarchiste russe Mikhaïl Bakounine et pianiste de talent.

Cet homme exceptionnel, qui s’opposa en 1938 à la venue à Naples de Mussolini en faisant jouer l’hymne national français et tint un discours public contre Adolf Hitler et le ronflant Duce, fait aujourd’hui l’objet d’un récit bref et saisissant comme une explosion volcanique, Le Coq de Renato Caccioppoli, par le plus napolitain des écrivains français, Jean-Noël Schifano, que la fréquentation des écrivains africains qu’il publie dans la collection Continents Noirs chez Gallimard a rendu stylistiquement de plus en plus afropolitain.

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Solidaire des invisibles d’aujourd’hui, joyeusement inactuel pour être pleinement contemporain (idée nietzschéenne reprise par le Vénitien Giorgio Agamben), hanté par l’histoire du mal et les fantômes du siècle de la mort industrielle, Jean-Noël Schifano a trouvé en Renato Caccioppoli un frère d’arme et de langue, un homme baroque à sa juste démesure.

Ode à Renato Caccioppoli, son livre est aussi un portrait amoureux de Naples en ses multiples saveurs et bonheurs, que révèle une phrase tout à la fois limpide, arachnéenne, fantastique, et parfois césairienne.

Accumulations, ruptures, ivresses langagières, virées, virages, dérivées, rivages, visages, confusion des temps, et montage cut construisent un beat singulièrement parhénopéen.

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Règne ici le baroque qui est bien moins irrégularité que raison supérieure, exultation de planètes précisément ordonnées, mathématique suprême, logique alchimique d’association des contraires, œuf tourbillonnant.

« L’œuf est central à Naples, tout autour du Castel dell’Ovo bercé par la mer, où tout se clôt et se fêle comme un œuf d’où surgissent les lazzis de fœtus impudiques, bec noir et cordes vocales pincées dans les aigus. Castel dell’Ovo, ab ovo, aux origines, sous la lumière du Volcan qui tout amplifie… »

Il y a musique au palazzo Cellamare où vit Caccioppoli, musique au café Gambrinus, musique dans la voix de l’amie Elsa Morante, « ma divine barbare », musique dans celle de le petite journaliste Anna Maria Ortese.

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« Quand tu arrives à Naples, la terre perd en grande partie sa force de gravitation : tu n’as plus ni poids ni repères. Tu marches sans but, tu parles sans raison, tu te tais sans motif. On va, on vient. On est ici ou là, peu importe : comme si tout le monde, incapable de suivre une quelconque logique, naviguait en éternelles métamorphoses dans l’abstraction totale et profonde du pur imaginaire. »

Un jour, alors que le régime fasciste soupçonne de pédérastie les maîtres de chiens de petite taille, Renato sort dans la rue avec un coq en laisse (le performer sud-africain Steven Cohen s’en est peut-être souvenu), bizarrerie provoquant le rire admiratif de la plèbe, mais l’éructation des « étrons à chemise noire » et des chapeaux de l’OVRA, les services secrets de la police politique.

Le professeur tombe, demande la charité, c’est un pantin effondré, un homme, tout l’homme.

Maintenant ce sont des cris. Le peuple le plus libre d’Europe salue son tyran.

Maintenant, c’est la Marseillaise, et le cocorico de la délivrance.

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Maintenant, c’est le silenzio, et la persistance du souvenir.

Enfermement, hôpital psychiatrique, passe-muraille des formules algébriques.

Dérivations et tonnes de bombes.

C’est la Libération, et l’écrasement des insoumis, qui, après en avoir pleuré, en rigolent encore.

Le livre de Jean-Noël Schifano fait du bien, parce que son érudition est enthousiasme, simplicité, communication profonde, qu’il se lit comme une traversée ivre du temps, et qu’il permet de respirer plus large, mieux, au-dessous du volcan d’une ville, qu’un mathématicien communiste décrivait ainsi : « J’ai découvert que la dimension approximative, tendancieuse, subjective de notre ville constitue le rempart le plus important, le plus valable et le plus significatif pour la défense d’une véritable civilisation contre la faiblesse de la déclaration et du choix… »

Camarades, n’oubliez pas le coq !

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Jean-Noël Schifano, Le Coq de Renato Caccioppoli, Gallimard, 2018, 104 pages

Site Gallimard

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Se procurer Le coq de Renato Caccioppoli

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. alainlecomte dit :

    Très bel article. Merci. J’ai rencontré Jean-Noël Schifano lors d’une manifestation littéraire en Suisse (les livres sur les quais à Morges), comme je lui disais que j’avais fait des mathématiques, il m’a laissé cette très belle dédicace: Pour Alain, que le coq de Renato Caccioppoli chante, chante la rebellion mathématique et universelle! Vésuviennement.

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