La photographie comme un tympan, par Charlotte Tanguy

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© Charlotte Tanguy

On imagine davantage la street photography dans les rues de Chicago, New York et Detroit, qu’à Moscou, Saint-Pétersbourg et Novgorod, parce qu’on associe cette photographie incluse dans le flux de la vie à la modernité urbaine, que n’incarnent pas forcément dans notre imaginaire les villes russes.

In a sense, bel ouvrage malicieux de Charlotte Tanguy (éditions Loco), nous entraîne ainsi en Russie, composant des correspondances – la première image du livre dialogue avec la dernière, la deuxième avec l’avant-dernière, etc. -, inventant des hasards.

En exergue, une citation de Samuel Beckett (seul texte) qui en dit long sur les intentions de l’artiste : « (…) D’une part le dehors. De l’autre le dedans. Ça peut être mince comme une lame. Je ne suis ni d’un côté ni de l’autre. Je suis au milieu. Je suis la cloison. J’ai deux faces et pas d’épaisseur. C’est peut-être ça que je sens. Je me sens qui vibre. Je suis le tympan. D’un côté c’est le crâne. De l’autre le monde. Je ne suis ni de l’un ni de l’autre (…) »

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© Charlotte Tanguy
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© Charlotte Tanguy

La photographie se fait donc lisière, intermédiaire entre les espaces du dehors et ceux du dedans, pure surface de captation d’un univers intérieur informé par un monde extérieur.

La couverture sérigraphiée déroute, qui est une déclinaison du mot « poète », soit le verbe… creuser en russe.

Chaque image produite est ainsi un petit mystère limpide, invitant chacun à suivre ses premières impressions, tout en s’amusant souvent à les troubler finement.

Des nuques sont penchées, un homme d’origine asiatique porte la main à la bouche, une histoire est là dont nous ne connaissons pas les paramètres fondamentaux.

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© Charlotte Tanguy

La construction de microfictions procède d’un effet de cadrage, d’une suspension des corps dans l’image, de regards dont nous ne devinons pas exactement la direction.

Nous sommes en Russie, mais ce pourrait être en Belgique ou sur un plateau de tournage dans un vaste studio.

Les événements se succèdent, des accidents, des embrasements, des inquiétudes, perceptibles sur les visages.

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© Charlotte Tanguy

On scrute des indices, on cherche à interpréter tel ou tel signe, on dérive, on rêve, on s’étonne doucement.

La cocasserie se fait discrète, l’apparente banalité des situations étant souvent chargée d’un humour léger.

Regarder ensemble des images éloignées dans le livre provoque souvent un effet de stupeur lorsque surgit le diptyque : des situations se répondent, ou des matières, ou des gestes, ou les décors urbains devant lesquels marchent les personnages.

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© Charlotte Tanguy

Nous sommes les protagonistes d’un ballet que nous ne percevons pas.

Nos corps agissent, sont agis, discutent sans le savoir avec d’autres corps que nous ne verrons probablement jamais.

C’est de cette magie existentielle dont In a sense, travail salué par Paul Graham à juste titre, se nourrit, faisant de la métaphysique avec de la photographie de rue.

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Charlotte Tanguy, In a sense, éditions Loco, 2018, 104 pages

Editions Loco

Site de Charlotte Tanguy

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© Charlotte Tanguy

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