Pik…Nik, ou l’injonction à sourire, par Arko Datto, photographe indien

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© Arko Datto/Noor Images

Arko Datto est un photographe indien né en 1986, vivant et travaillant à Calcutta.

Les éditions Le Bec en l’air lui offrent son premier livre français, très rose (pink), très ironique (nik), Pik… Nik, et la découverte est de taille.

Un jour, hier matin seulement, sous l’influence d’internet, des téléphones portables et des selfies, l’Inde s’est mise à s’amuser en photographie.

L’écrivain Kushanava Choudhury en fait le diagnostic : « A un moment, ce n’est pas si vieux, les membres de ma famille à Calcutta ont commencé à sourire sur les photos. D’abord les enfants, puis les adolescents et bientôt, avant que je m’en rende compte, mes oncles et tantes septuagénaires qui communiquaient habituellement en se plaignant de leur digestion ou de leurs rhumatismes se mettaient à faire des selfies avec de grands sourires de clowns, qu’ils affichaient comme leur photo de profil sur les réseaux sociaux. »

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© Arko Datto/Noor Images

Calcutta était sérieuse, puritaine, inquiète, elle sait maintenir se détendre. Pourtant, ses rires sont ambigus, et ses visages hilares construisent peut-être un nouveau masque.

Le pique-nique bengali est une véritable institution, il est ogresque, démesuré, collectif, c’est une jouissance partagée. Mais quand sous l’impulsion de la société de sommation publicitaire, celle-ci devient obligatoire, on n’est pas loin de se transformer en marionnette à la triste figure.

Pier Paolo Pasolini a pointé les ravages sur le petit peuple italien de la standardisation des comportements dans les sociétés industrielles avancées, répondant par les cris de son œuvre à la soumission au plaisir formaté.

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© Arko Datto/Noor Images

Kushanava Choudhury commente ainsi à la façon du grand intellectuel italien les photographies de son ami Arko Datto : « Quand je regarde ces photos et les sourires inconnus sur les visages familiers de mes proches, j’ai l’impression d’assister à la naissance d’une fausse identité indienne. Combien de temps nous reste-t-il avant de nous fonde dans la masse d’une société dressée – ou payée – pour sourire par contrat, à l’image des agents d’accueil des supermarchés américains ? »

De 2014 à 2018, de décembre à février (soleil plus doux que le reste de l’année), le jeune photographe a multiplié les images de pique-nique ayant lieu « de préférence au bord d’une des innombrables rivières qui rythment le paysage depuis le cours inférieur du Gange jusqu’à la rivière Rupnarayan et au delta des Sundarbans. »

Du matériel de cuisine en abondance, des enceintes géantes pour la musique, de l’alcool, des danses jusqu’à l’évanouissement.

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© Arko Datto/Noor Images

Ce fait social incontournable, vécus entre hommes et femmes, mais de façon généralement séparée, rejouant en outre une distinction nette entre les classes sociales, est ainsi l’objet de Pik.. Nik, attentif aux rires et dérives de la jeunesse, comme aux déchets abandonnés dans la nature à l’issue de ces fêtes obligatoires.

De format italien, le bel ouvrage d’Arko Datto est un ensemble d’images prenant pour teinte dominante celle d’un nuage de poussières soulevée par une voiture parcourant une terre sèche.

Si le registre satirique peut être présent dans ce livre, au-delà du document, l’impression générale est celle d’une grande douceur un peu mélancolique dans l’observation de frères et sœurs surpris dans leurs excès et leur naïveté.

Beauté des saris, beauté des visages et des peaux, mosaïque humaine.

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© Arko Datto/Noor Images

De l’eau bout dans une marmite entre deux cars aux portes ouvertes, on transporte avec beaucoup d’efforts des instruments de cuisson en suivant le cours d’une rivière, on s’assied sur une bouteille de gaz, on se prépare à se casser la tête (musique à fond, ivresse), on laisse s’envoler des ballons de baudruche rouges, on s’embrouille, on se désire (de loin).

L’humanité que montre Arko Datto semble plus perdue que véritablement fraternelle, s’amusant en souillant la nature sans vergogne, se rassemblant dans les rires et les vapeurs d’alcool pour ne pas désespérer totalement d’une possibilité de vivre ensemble.

Voici l’Inde, voici Pik…Nik, voici un peu de vérité dans l’empire du faux mondialisé.

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Arko Datto, Pik… Nik, texte de Kushanava Choudhury (français/anglais), traductions Frédéric Lecloux et Dominique Herbert, Le Bec en l’air Editions, 2018, 146 pages

Site Arko Datto

Le Bec en l’air

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