La beauté partout, par Martine Franck, photographe

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Piscine conçue par Alain Capeillères, Le Brusc, été 1976
© Martine Franck / Magnum Photos

Il y a une joie Martine Franck qui est un bonheur de vision embrassant le monde avec fraternité, ses ouvriers, ses artistes, ses démunis, ses beaux fous, ses enfants, ses vieillards.

Il y a une drôlerie Martine Franck, inventant des compositions malicieuses déjouant les pesanteurs de l’esprit de sérieux et du reportage de commande, notamment dans son observation des paysages.

Il y a une amitié Martine Franck pour des grands artistes qu’elle regarde, non comme des êtres à vénérer, mais comme des membres parmi d’autres – certes doués d’une sensibilité hors norme – de la communauté humaine, et dont on perçoit le doute, la fragilité et le potentiel d’extravagance. Evidemment, ce sont des doubles d’elle-même.

Il y a une tendresse Martine Franck, qui est un partage d’âme à âme.

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Exposition, Peintres de l’imaginaire, symbolistes et surréalistes belges,
peintures de Paul Delvaux, Grand Palais, Paris, avril 1972
© Martine Franck / Magnum Photos

A l’occasion de l’exposition ouvrant le nouvelle Fondation Henri Cartier-Bresson, dans le quartier du Marais à Paris, est publiée par les éditions Xavier Barral une monographie très complète de l’œuvre photographique de Martine Franck (1938-2012) dirigée par Agnès Sire, directrice artistique des lieux.

Le choix de présentation des images est chronologique, comme on déploie un à un les chapitres d’une vie dont on aime se rappeler les étapes majeures.

Attentive à ce qui surgit dans l’ordre des apparences en venant le troubler, la grande dame née à Anvers n’a eu de cesse de pratiquer son art entre plaisirs de l’être et du non-être, puissance de ce qui apparaît et s’ordonne spontanément – on n’est pas l’épouse du peintre géomètre Henri Cartier-Bresson pour rien -, et s’apprête à disparaître en un éclair.

Ayant fait du bouddhisme l’un de ses tropismes photographiques, Martine Franck connaît le sens de l’éphémère, et s’en fait très certainement une morale pour traverser le temps.

Amie de la dramaturge Ariane Mnouchkine, elle suit très tôt l’aventure de la troupe du Théâtre du Soleil, dont elle devient le photographe officiel.

Considérer la vie comme un théâtre permanent à photographier, n’est-ce pas merveilleux ?

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Quartier de Byker, Newcastle upon Tyne, Royaume-Uni, 1977
© Martine Franck / Magnum Photos

On peut lire ce propos écrit pour les Rencontres photographiques d’Arles en 2012, reproduit en début d’ouvrage, non comme un testament, mais comme le rappel d’un événement inaugural dont la longueur d’onde est celle d’une vie entière : « En janvier 1964, je me suis donc retrouvé à Katmandou, au Népal, avec mon amie d’enfance Ariane Mnouchkine. Le premier jour, je fus ahurie de voir la Banque nationale qui étalait ses pièces d’or par terre au marché ; cela m’a paru fabuleux et fou. (…) J’ai le souvenir de la beauté partout, les visages, les paysages, les gestes, les objets usuels que je prenais tant plaisir à photographier : je n’avais jamais été aussi heureuse ni aussi libre. En rentrant à Paris j’ai montré ces images au bureau de Time Life. On m’a proposé de devenir stagiaire au laboratoire photo et d’aider les photographes de passage. J’ai senti intuitivement que j’avais trouvé ma voie. J’allais devoir travailler beaucoup. J’allais devenir photographe. »

Martine Franck possède « un bon œil, le sens de la composition, de la compassion et un sens de l’engagement », elle peut en effet basculer totalement dans la pratique de l’instantané en noir et blanc.

Soutenant par son travail nombre de causes humanitaires, Martine Franck a fait de la défense des femmes et de la condition féminine l’un de ses combats majeurs, photographiant nombre de manifestations féministes, mais c’est l’altérité en tant que frontière et partage qui l’intéresse essentiellement.

Elle est du côté des clandestins africains réfugiés à l’église Saint-Bernard en juillet 1996, avec le sculpteur Etienne Martin dans son atelier en 1969, à la Sorbonne ou à l’usine Renault de Boulogne-Billancourt en mai 1968, aux funérailles de Charles de Gaulle à Colombey-les-Deux-Eglises le 12 novembre 1970, et partout où les visages expriment intensément l’humaine condition.

Visage de Charles Denner, de Michel Foucault, d’une mendiante aveugle, de passagers endormis dans le métro, de nécessiteux à l’Armée du Salut, d’Albert Cohen, de personnes âgées à l’hospice, avec des enfants lors du carnaval de Binche ou de Bâle.

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Tulku Khentrul Lodro Rabsel, 12 ans, avec son tuteur Lhagyel,
monastère Shechen, Bodnath, Népal, 1966
© Martine Franck / Magnum Photos

Cette vie d’attention porte à l’autre en tant qu’autre forme la trame d’une vie menée avec la générosité d’un regard profondément empathique.

Martine Franck aime les chats, les chiens, les oiseaux, la vie en tant que vie.

En photographiant des artistes célèbres, Martine Franck ne cherche pas à étendre son carnet mondain, mais à rencontrer des frères d’armes et de délicatesse : Hervé Guibert, Michel Leiris, Leonor Fini, André Pieyre de Mandiargues, Paul Strand, Saul Leiter, Bill Brandt, David Goldblatt, Jacques-Henri Lartigue, Marc Chagall, Diego Giacometti, Ousmane Sow, Yves Bonnefoy, Sam Szafran, Balthus, Avigdor Arikha, Rebecca Horn, Agnès Varda.

La plupart sont morts, mais la plupart sont là, très présents sur la page.

Martine Franck ne photographie pas la haine, progressant toute sa vie vers une forme de sérénité.

Ses images des Tulkus, maîtres de bouddhisme ou lamas réincarnés en enfants, évoquent chez elle le sentiment d’un passage entre la vie et la mort, à fois stupéfiant et terriblement calme, voire drôle.

John Berger lui écrivit, propos rappelé par Agnès Sire : « Ce sont les audacieux qui sont timides, et l’antidote à la peur, c’est la vitesse. »

Aller vite pour fixer, à l’argentique bien entendu, le temps long de ce que nul n’aurait vu autrement qu’elle, voilà tout l’art de Martine Franck.

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Monographie Martine Franck, textes Agnès Sire et Anne Lacoste, entretien entre Martine Franck et Dominique Eddé, biographie illustrée établie par Cécile Gaillard avec Aude Raimbault, Editions Xavier Barral, en collaboration avec la Fondation Henri Cartier-Bresson, 2018, 328 pages – 300 photographies noir & bland et documents 

Editions Xavier Barral

Exposition à la Fondation Henri Cartier-Bresson (Paris), du 6 novembre 2018 au 10 février 2019

Fondation Henri Cartier-Bresson

(Martine Franck a cofondé avec Henri Cartier-Bresson et leur fille Mélanie la Fondation HCB en 2002)

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