Ton soleil en mille pierres de rire, le poète Georges-Emmanuel Clancier, par son fils Sylvestre Clancier, poète

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J’ai découvert par son dernier recueil chez Gallimard, Au secret de la source et de la foudre, le poète Georges-Emmanuel Clancier, que je ne connaissais que de nom.

Ensemble de poèmes écrits dans les années 1960 pour son amante Arlette Brunette, ce livre vrai, solaire, rempli d’un désir atemporel, m’a particulièrement touché.

Cet homme qui se considérait comme un « paysan-céleste » célèbre à la fois l’amour et la poésie en tant que telle, dans un lyrisme simple et ample.

Pour présenter l’œuvre de Georges-Emmanuel Clancier, j’ai eu la chance de m’entretenir avec son fils, Sylvestre Clancier, poète et éditeur, président de l’Académie Mallarmé et de la Maison de la Poésie.

« Autour de mon regard ton regard / Comme une lumière que je respire / Nos corps lancés hors du temps / Dans une danse profonde au rythme du bonheur. » (Georges-Emmanuel Clancier, Août 1966)

Frénaud De.s Forêts et Georges-Emmanuel Clancier vers 1960
André Frénaud, Louis-René des Forêts, Georges-Emmanuel Clancier

Comment présenter en quelques mots à qui ne le connaît pas votre père, le poète et romancier Georges-Emmanuel Clancier, disparu le 4 juillet dernier à 104 ans ?

Mon père s’est toujours imaginé en « paysan céleste », il a apposé un trait d’union entre ses deux prénoms : Georges, comme l’appelaient ses parents et Emmanuel qui était son second prénom, comme le voulait la tradition, et le prénom de son grand-père paternel,

Le Paysan céleste  est le titre de son premier recueil de poèmes demeuré célèbre, car Georgios c’est l’immanence, le paysan, le laboureur, métier des arrière-grands-parents, tant du côté paternel que maternel, et Emmanuel, c’est celui qui est lié au ciel, à la transcendance.

Toute son œuvre est imprégnée par cette double appartenance : le romancier du Pain Noir, c’est celui de la terre et du labeur, des bonheurs qu’elle nous offre, mais aussi de la dureté du quotidien ; c’est aussi le romancier  de ses mystères et de ses légendes ; le poète, c’est celui qui chante la beauté du monde et de l’amour, celui qui dit la promesse du bonheur et de la justice sociale, mais aussi celui qui hélas voit et dénonce les tragédies et les souffrances liées aux  guerres, aux dictatures, à l’oppression,  à la misère.

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De quels poètes lui ayant été contemporains s’est-il senti le plus proche ?

Mon père vouait une grande admiration à Pierre Reverdy. Il aimait la poésie de Jules Supervielle. Il était très lié à Jean Follain, André Frénaud, Eugène Guillevic, Raymond Queneau, Jean Tardieu. Il appréciait beaucoup Andrée Chédid, Jean-Claude Renard, Robert Sabatier, leur poésie et leur amitié. Il reconnaissait volontiers le grand talent de poète de sa jeune sœur Jacqueline Clancier qui publia sa vie durant six beaux recueils chez d’excellents éditeurs : Seghers, Rougerie, Grasset. Il s’est toujours senti très proche de Claude Roy qui était incontestablement l’un de ses meilleurs amis. Il aimait chez lui aussi bien l’homme que l’œuvre.

Quelle fut pour lui l’importance de sa terre natale de Limoges ?

Il a été plus sensible à Saint-Yrieix la perche et à ses environs, ville située au sud de Limoges et liée à la porcelaine ainsi qu’à sa famille maternelle, il a été aussi fasciné par le côté plus sombre de Châlus, côté paternel, ville située au sud-ouest de Limoges et où fut mortellement blessé Richard Cœur de Lion venu assiéger son château.

De Limoges,  il a aimé les vieux quartiers, la cathédrale et les jardins de l’évêché, la place de la Motte où se tient le marché, les anciennes églises Saint-Michel et Saint-Pierre, les vieux ponts sur la Vienne et les représentations picturales qu’en a faites son ami, le peintre limousin, Elie Lascaux, beau-frère du célèbre marchand de  tableau de Pablo Picasso, Daniel-Henry Kahnweiler.

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Le couple Pierre Jean Jouve/Blanche Reverchon, qui était psychiatre, a-t-il quelque chose à voir avec celui de votre père et de votre mère, Anne Clancier, psychiatre et psychanalyste ?

Oui, il y avait comme un parallélisme entre ces deux couples, ce dont Georges-Emmanuel et Anne Clancier étaient parfaitement conscients. Mais Pierre Jean Jouve devenait alors une sorte de « père spirituel » en raison de la différence d’âge, c’est d’ailleurs ma tante Jacqueline, la sœur cadette de mon père qui en était pleinement consciente : elle admirait Pierre Jean Jouve qu’elle a bien connu et dont elle a adapté Paulina 1880 sous forme de pièce radiophonique pour la Radio.

Ma mère quant à elle se rattachait à une filiation psychanalytique qui était plutôt celle de Marie Bonaparte, de Sacha Nacht et Serge Lebovici.

Plus largement, comment le savoir psychanalytique a-t-il pu influencer en votre père le poète ? 

Mon père a toujours été très intéressé, voire fasciné par les mystères et les prodiges de l’inconscient. Mais il craignait qu’une psychanalyse ne vienne tarir sa source d’inspiration. Ma mère consciente de ses appréhensions s’est bien gardée de le pousser vers l’analyse. En tous cas sur le tard, mon père participait volontiers en « auditeur libre » à des séminaires de psychanalyse qu’animait ma mère en son domicile.

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Pour commencer à le lire et le comprendre, quels recueils conseilleriez-vous ?

Je recommanderais pour commencer d’un côté une lecture en parallèle de ses recueils de poésie Une Voix, Terres de mémoire, Oscillante Parole, puis en un second temps Contre-chants, Passagers du temps.

Et de l’autre, d’abord ses deux premiers livres autobiographiques : L’Enfant double et L’Ecolier des rêves, puis  ses romans, Quadrille sur la tour,  Dernière heure,  le Pain noir, L’Eternité plus un jour.

Comment Georges-Emmanuel Clancier voyait-il à la fin de sa vie, lui qui avait été résistant durant la Seconde Guerre mondiale, la société française ?

Avec le sentiment qu’on ne savait pas tirer les leçons du passé et que les hommes politiques étaient trop loin des préoccupations des gens ordinaires, qu’ils n’avaient que des visions à très court terme, car trop préoccupés par leur réélection. Qu’il y avait trop peu d’hommes et de femmes de grande valeur prêts à se consacrer à l’amélioration de la société. Peu de vrais « hommes » ou « femmes » d’Etat.

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Quels liens fit-il entre écriture et temps ?

Mon père était très proustien.  Il vouait à cet écrivain une immense admiration. Il n’a jamais tenté d’écrire en renonçant à suivre dans la narration qu’il adoptait un ordre chronologique. Il a toujours cherché à restituer le passé, d’abord celui que sa grand-mère maternelle, l’héroïne du Pain noir, lui avait légué, puis le sien, celui de sa jeunesse, de son adolescence et de sa maturité. Il a, de ce fait, été empêché dans la rédaction de ses Mémoires, parues en 2016 quand il allait avoir 102 ans et intitulées Le Temps d’apprendre à vivre (début du célèbre vers d’Aragon qui se prolonge par « il est déjà trop tard »), de parvenir au-delà de 1947. Dans son œuvre entière il s’est pratiquement toujours arrêté à l’immédiat après-guerre, aux toutes premières années qui ont suivi ma naissance. Comme si ce devait être à moi de continuer. Mais je n’ai pas choisi d’être romancier et poète comme lui, simplement poète et essayiste.

Faudrait-il lire conjointement Apprendre à vivre enfin, de Jacques Derrida (2004) et Le temps d’apprendre à vivre, que votre père publiait à 101 ans ?

Pourquoi pas ? J’avoue que je n’y  aurais pas pensé, mais cela pourrait être intéressant en effet.

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Y a-t-il un lien à établir entre Le pain noir (1956) écrit par votre père et Le sang noir, de Louis Guilloux (1935) ?

Le seul lien s’il devait y en avoir un, serait de noter que tant Louis Guilloux que Georges-Emmanuel Clancier sont des romanciers qui ont voulu et su être à l’écoute du peuple, des laborieux, paysans, ouvriers et artisans ; des pauvres, des valeureux souvent miséreux, mais droits et fiers.

Leurs œuvres en témoignent. En outre mon père avait une réelle admiration et une vraie amitié avec Louis Guilloux que j’ai moi-même beaucoup fréquenté et aimé. Ils ont aussi très vite compris l’un et l’autre que les lendemains qui chantent étaient le plus souvent un miroir aux alouettes et que le peuple s’était toujours fait confisquer ses révoltes ou ses révolutions  et en était sorti souvent  aussi opprimé qu’auparavant.

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Paraît aujourd’hui chez Gallimard le somptueux Au secret de la source et de la foudre, poèmes inédits extraits de la correspondance entamée à partir des années 1960 entre Georges-Emmanuel Clancier et Arlette Brunel. Votre père avait eu le temps de relire et corriger les épreuves de ce recueil. Quel en était l’importance pour lui ?

Mon père a été très heureux que son amie Arlette Brunel, voici deux ans, peu après la parution de ses mémoires, Le temps d’apprendre à vivre, qui ont connu un beau succès d’estime et de librairie, vienne un jour le voir, comme elle le faisait très souvent, mais cette fois-ci avec des poèmes de lui qu’elle avait exhumés de leur correspondance nourrie pendant plusieurs décennies. Il s’en est trouvé comme « rajeuni » et a aimé qu’Arlette ait le goût de vouloir les lui faire relire en vue d’une éventuelle publication qui leur a paru souhaitable. Un projet de livre avec des photos de Lucien Clergue a même été un temps envisagé, mais, sans réponse de la fille de ce dernier, Arlette et Georges-Emmanuel se sont tournés vers Gallimard, l’éditeur de l’ensemble de l’œuvre poétique de mon père, ce qui était bien naturel. Le livre avait été programmé pour juin de cette année, mais l’affaire a un peu traîné chez Gallimard entre le service littéraire et la fabrication, si bien que mon père qui avait pu relire et corriger ses poèmes, ne les a malheureusement pas vus transformés en livre imprimé.

Ce livre comme éloge de l’amour, de l’aimée, de l’amante, était-il difficilement publiable plus tôt ?

Je présume, connaissant bien Arlette Brunel, que même si les relations entre ma mère, Anne, et Arlette ont toujours été des plus cordiales, il ne serait pas venu à l’idée d’Arlette d’envisager de proposer à mon père cette publication, extraite d’une correspondance amoureuse, du vivant de ma mère, dont je rappelle qu’elle nous a quittés en décembre 2014, à l’âge de 101 ans.

Pourquoi avoir choisi une présentation des poèmes dans un ordre non chronologique ?

Pour enfin faire « sortir » Georges-Emmanuel de l’obsession chronologique, puisqu’au fond ces poèmes d’amour demeureront intemporels.

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Vous êtes poète et éditeur vous-même. Comment héritez-vous littérairement de votre père ?

Matériellement, j’ai préféré laisser l’héritage de mon père à ses deux-petites filles qui sont grandes aujourd’hui et qui sont mes filles, mais littérairement il ne m’est pas facile de dire précisément qu’elle est ma part d’héritage littéraire de mon père. Il y a certainement notre amour commun de la poésie et des proses de Gérard de Nerval. Là est ma part d’héritage conscient et assumé, puisque mes parents ont choisi de me prénommer Sylvestre et Gérard en se référant au poète.

Pour le reste, j’ai été sensible dans ma jeunesse, comme il l’avait été lui-même, à l’inquiétante étrangeté d’Henri Michaux, sensible aussi à la poésie de Verlaine, Reverdy et d’Apollinaire, puis des surréalistes. J’ai trouvé me semble-t-il ma voix en me rapprochant par mes lectures des œuvres de Daumal, Roger Gilbert-Lecomte, Georges Limbour, Jean Follain, Jorge Luis Borges, et par mes nombreuses lectures des philosophes présocratiques.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Georges-Emmanuel Clancier, Au secret de la source et de la foudre, Gallimard, 2018, 66 pages

Site Gallimard

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Se procurer Au secret de la source et de la foudre

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Pascale dit :

    Merci. Vous êtes précieux.

    J'aime

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