L’amour de la littérature en vingt pastiches, par Gabrielle Wittkop, écrivain

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Chers amis, nous ne jouons pas assez.

Imaginons vingt noms d’écrivains, Voltaire, Pétrone, Jean de La Fontaine, D. A. F. de Sade, Alain Robbe-Grillet, Ambrose Bierce, Gustave Flaubert, Marcel Proust, Alfred Jarry, Victor Hugo, Marcel Schwob, Lewis Carroll, Edmond et Jules de Goncourt, E. T. A. Hoffmann, Pierre Choderlos de Laclos, Jan Potocki, Jean Genet, Aloysius Bertrand, Giacomo Casanova, G. W.

Imaginons vingt pastiches, vingt rencontres entre l’univers propre du pasticheur, ou de la pasticheuse, l’auteure du La marchande d’enfants, Gabrielle Wittkop (1920-2002), ses cruautés, ses beautés vénéneuses, et ces classiques de la littérature française et européenne.

Imaginons que vous acceptiez mon protocole, un ensemble d’extraits pris quasiment au hasard du livre Usages de faux, publié pour la première fois par les éditions Verticales, et que vous essayiez d’y apposer l’un des noms précités.

Ce serait léger, amusant, d’un plaisir littéraire un peu suranné, mais peut-être très stimulant pour la pensée et notre mémoire des textes.

Allons-y.

  1. « Zanetta était fine et fluette comme un petit page, je me plaisais à la costumer. Ses cheveux bouclant très court, elle ne pouvait se coiffer en queue mais vêtue d’un habit, d’un gilet brodé et de culottes de satin, elle allumait mon désir tout autant que dans sa robe blanche, sinon même plus encore. Je lui disais que sœur Sidoine la voyant en tel équipage en eût perdu la tête, ce qui nous faisait beaucoup rire. »
  2. « Mignon haussait les épaules. On n’arriverait jamais à comprendre les gonzesses, se disait-il en nouant sa cravate de soie italienne. Il était chiquement fringué. Le temps était passé où il avait connu la dèche jusqu’à la faim, une glu qui lui collait à la peau. Il était même allé jusqu’à faire les tasses comme une pauvre gonzesse, mais dans un quartier éloigné, afin que les autres macs ne l’apprissent pas. »
  3. « Sur les murs de l’atelier éclairé d’une lumière crayeuse tombant de la verrière, Salomé, Dalila, Messaline, Hélène… Le Leitmotiv de la Femme fatale, sphinx femelle, sirène assassine, goule dévoratrice de poètes et frippeuse de moelle, en une telle résurgence, une telle profonde compréhension du mythe originel. »
  4. « Il y avait à bord du navire un certain Santoleone qui était un homme fort curieux. Ainsi que vous l’avez-vous-même éprouvé dans notre traversée de Cadix à Buenos-Ayres, il est d’usage sur un vaisseau de conter des histoires pour se désennuyer. »
  5. « Hélas, la lumière de la foi vous est refusée et, morte à la grâce, votre âme pécheresse erre dans les ténèbres d’arguments sophistes. »
  6. « Il est nu-pieds en ses bottes de cuir cordouan, les puces pointillent de rouge les dentelles flamandes et éraillées de sa chemise et les rubans de feu de sa rhingrave. Il s’entend à glisser de doux regards le long du nez auquel il porte un mouchoir musqué, et faire d’un geste balayer le pavé à la plume de son chapeau. »
  7. « Alors, dit la Reine, nous chanterons sans accompagnement, bien que ce morceau soit beaucoup plus beau accompagné de la harpe à soufflets. »
  8. « Alors que nous arrivions aux portes de Cumes, où nous voulions consulter l’oracle, Eumolpe fut emporté par les fièvres. »
  9. (attention, c’est un piège) « Un soir de Carnaval, Rosalba Colucci, actrice du Teatro San Samuele où elle jouait dans les fiabe de Gozzi, mit au monde la Zanetta qui jamais ne connut de père. Elles habitèrent une étroite maison couleur de pêche qui s’écaillait dans le Rio del Duca et dont les chambres zébrées de soleil à travers les jalousies sentaient le plâtre et le salpêtre. »
  10. « La fenêtre s’éteignit brusquement et la Rittergasse se trouva plongée dans la seule lumière de la lune. Aucun des deux amis ne vit alors une figure voilée sortir de chez la conseillère Butzbach. »
  11. « De temps à autre, montrez-lui bien de la froideur, afin qu’elle saisisse que vous ne l’aimez point, mais trouvez seulement en elle les satisfactions de la chair. »
  12. « Le cortège serpentait dans une vaste orchestration où la crécelle des cigales étendait son aigre crissement sur le tintement des armes, le pas des hommes et celui des chevaux, sec contre les pierres. La montée était rude, entre des vignes, des bosquets, des étables résonnant de lourdes voix brunes. »
  13. « LUXE : ce dont les autres ne doivent bénéficier en aucun cas. »
  14. « Dans l’angle sud-ouest de la place, c’est-à-dire en diagonale opposée à l’emplacement de l’entrepôt, une femme de taille moyenne est debout, adossée au mur. L’éclairage du réverbère creusant ses traits d’ombres violentes qui noircissent ses orbites et ses joues lui donne l’air vieux. »
  15. « Traversant des pays sauvages, / Une harpie dans ses voyages, / Emportait au fond de sa poche / Un miroir en cristal de roche. »
  16. « On eût pu se demander comment Odette pouvait supporter sans défaillir la perpétuelle révolution, n’eût été l’indifférence d’un regard qui, se déplaçant avec la lenteur des nuages, effleurait à peine la surface des choses, leur était étranger tout comme elle-même était absente de cette robe qui, indépendante et autonome, semblait l’ignorer. »
  17. « Une abominable puanteur de charogne m’éveilla. Ouvrant les yeux, je me vis couché sur le charnier du gibet, parmi des ossements pourris et d’affreux débris grouillants de vers blancs gros comme le doigt, dont beaucoup rampaient même sur moi. »
  18. « Jadis, il avait eu des palais et des bois, / Caressé des esclaves aux beaux yeux de gazelle, / S’était grisé du chant langoureux des hautbois. »
  19. « Après avoir enduit la longue-vue et le sextant de bleu cobalt mêlé de colle, et les ayant maniés à l’endroit puis à l’envers, le docteur Faustroll mit le cap vers la position 36°O8’N, 53°12’W, particulièrement recommandée pour la fréquence de ses naufrages. »

Le dernier je vous le donne, il est de Gabrielle Wittkop elle-même, c’est un addenda à son fameux Nécrophile (G. B.) : « Vous allez me juger, me condamner peut-être mais, voyez-vous, c’était plus fort que moi. Je sentais, je savais avec une absolue certitude que Suzanne une fois morte, je pourrais enfin connaître entre ses bras le bonheur du parfait amour. Que la chair m’apporterait alors l’extase que j’ai toujours attendue. »

A vous de jouer.

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Gabrielle Wittkop, Usages de faux, préface de Jean-Baptiste del Amo, Verticales, 2018, 172 pages

Editions Verticales

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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Bonjour, votre article m’a fait sourire … Je colore ma réponse de jaune :  » le pastiche c’est quoi ? moi je connais le pastis et puis c’est tout !  » . Bien évidemment il s’agit d’une boutade. Et il me vient donc une remarque, tout à fait convenue : « il faut encore avoir de l’esprit, pour user de pastiche avec talent ».

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