A Paradise in my room, par Saul Leiter, photographe

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© Saul Leiter Foundation / Steidl

Chers amis morts trop tôt, cher enfant, cher grand-père, dépêchez-vous de ressusciter, un livre vient de paraître qui est un petit paradis, In my Room, de Saul Leiter.

Pendant plus de vingt ans, l’artiste américain a photographié dans ses studios new-yorkais de l’East et du West Village ses compagnes, ses amantes, ses amies.

Ces femmes sont nues, en sous-vêtements, ou à demi-déshabillées, posant ou se tenant là en toute confiance dans l’intimité d’une relation dont la liberté éclate à chaque image.

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© Saul Leiter Foundation / Steidl

Nous sommes dans les années 1950 et 1960, nous sommes aujourd’hui et demain avec les derniers êtres pleinement vivants d’une humanité exsangue.

Les photographies sont en noir et blanc (magie sensuelle du gélatino-argentique), tirées par Saul Leiter lui-même dans le secret de son laboratoire – il y en aurait ainsi des milliers.

Elles étaient conservées par la Fondation Saul Leiter, étaient à peu près inconnues, et apparaissent aujourd’hui dans la force d’une vérité érotique qui éblouit.

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© Saul Leiter Foundation / Steidl

Pour obtenir une telle franchise de corps et de regard, il faut beaucoup s’aimer, se faire confiance sans retenue, et savoir intuitivement que l’homme qui nous contemple saura nous donner une place dans l’histoire de l’art.

Il est possible d’abolir la guerre des sexes, ces photographies vous le prouvent, qui, pour être troublantes, sont aussi infiniment tendres.

Carole Naggar décrit ainsi son studio-atelier : « La lumière se répand par de grandes fenêtres à croisée, orientées au nord. Sur les murs et au plafond, des fissures dessinent une fine dentelle qui délimite sur le plâtre tout un atlas d’îles et de continents. Nous sommes dans le monde de Leiter, un lieu où il photographia, et sa présence y est toujours sensible. Aux murs sont accrochées ses peintures abstraites et des toiles de Soames Bantry, sa compagne, sa muse, et également des peintures japonaises folkloriques. Sur le rebord de la fenêtre se pressent des soucoupes maculées de peinture, des jouets vintage, des bibelots chinés aux puces. Deux chapeaux passablement cabossés sont encore suspendus au dos d’une chaise où Leiter aimait à s’asseoir, comme s’il pouvait revenir à tout moment d’une promenade dans les environs. »

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© Saul Leiter Foundation / Steidl

L’atelier de Leiter, qui gagnait alors sa vie comme photographe de mode, est un espace de retrait, un territoire où être vrai, loin des conventions sociales.

De famille juive comme Philip Roth (Portnoy et son complexe date pour son édition américaine de 1969), Leiter explore par le nu les délices de la représentation du corps féminin, influencé notamment par la peinture de Bonnard et de Matisse.

La beauté de ses modèles provient de leur naturel très moderne, d’une façon d’occuper la chambre avec beaucoup d’aisance, parfois même avec nonchalance.

Nombre d’entre elles fument. Leurs mains connaissent les voies du plaisir. Emancipées, ces femmes sont irrésistibles.

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© Saul Leiter Foundation / Steidl

Un verre de vin rouge est posé sur la table de chevet pendant que coule un bain.

Saul Leiter ne vole rien, se permet tout, ses amantes étant des complices de longue date.

Il y a des miroirs, des portes entrouvertes, des draps de lits couvrant une partie du corps, de faux sommeils.

La lumière est celle du jour, ou de la nuit, il y a très peu d’artifices.

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© Saul Leiter Foundation / Steidl

Les femmes de Leiter ne sont pas des proies, ce sont des partenaires de jeu, des pointes de désir dans un journal intime sans cesse continuer.

Carole Naggar écrit encore : « Plutôt que vers la Grèce classique, Leiter me semble pencher vers les artistes japonais, pour lesquels la nuque d’une femme, cette blanche colonne couronnée d’un chignon noir qui émerge du col en soie d’un kimono, est l’incarnation même de la sensualité. »

Les femmes de Leiter sont des secrets dévoilés, elles incarnent une possibilité d’être indépendantes, assumant leur solitude comme les effets de fascination que l’exhibition de leur nudité procure.

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© Saul Leiter Foundation / Steidl

Provocantes parfois, elles sont surtout pudiques sans aucune afféterie.

Elles touchent au vif, au sens même de la vie.

Il faut les présenter à nos morts, pour les persuader de revenir un peu parmi nous.

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Saul Leiter, In My Room, textes de Carole Naggar, Robert Benton et Margit Erb, traduction Lionel Leforestier, Steidl (Göttingen, Allemagne), 2017

Steidl

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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Roger Salloch dit :

    difficile a ne pas etre emu par Leiter. Chaque geste est un couleur, et derriere chacun des tes mots, une emotion. Merci Ribery.

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