Art et liturgie à l’âge de la religion capitaliste, par Giorgio Agamben

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« Après des années passées à lire, à écrire, à étudier, il arrive parfois qu’on parvienne à comprendre ce qui constitue notre manière spéciale – si elle existe – de procéder dans la pensée et dans la recherche. Il s’agit dans mon cas, de percevoir ce que Feuerbach appelait la « capacité de développement » contenue dans l’œuvre des auteurs que j’aime. L’élément authentiquement philosophique contenu dans une œuvre – qu’il s’agisse d’une œuvre d’art, d’une œuvre scientifique ou d’une œuvre de pensée – est sa capacité à développer quelque chose qui est resté (ou a été délibérément laissé) dans l’ombre qu’il s’agit de savoir trouver et saisir. (…) on arrive fatalement à un point il devient impossible de distinguer ce qui nous appartient et ce qui appartient à l’auteur que nous sommes en train de lire. »

Penseur de la destitution, de la vie nue, du contemporain comme traversée des aveuglantes lumières du présent, Giorgio Agamben ne cesse de questionner les fondements mêmes de nos sociétés, la façon dont nous considérons le temps, nos modes d’être seuls ou ensemble, de créer des formes-vie.

Dans un volume reprenant cinq conférences données à l’Académie d’architecture de Mendrisio (Suisse) entre octobre 2012 et avril 2013, Création et anarchie, le philosophe italien s’interroge sur ce que sont une œuvre d’art, un acte de création et le dieu argent.

Identifiant le contemporain, en relisant Nietzsche et Roland Barthes, avec l’inactuel, Giorgio Agamben décrypte la crise que connaît de façon interminable l’Europe comme une crise du rapport au passé, et se demande à la suite de Guy Debord, après avoir rappelé l’idée que les Grecs de l’âge classique, puis les hommes de la Renaissance, se faisaient de l’œuvre d’art, ce que veut dire faire œuvre aujourd’hui, et si son véritable espace ne se trouve pas davantage dans la vie que dans l’objet façonné relevant d’une pensée.

Le mystère de l’œuvre d’art, comme il y eut des mystères à Eleusis ou au Moyen Age, est désormais de l’ordre d’une liturgie, d’une performance de dimension sotériologique, d’une action valant événement.

Agamben lit ainsi le paradigme des avant-gardes abandonnant la logique du mimético-représentatif comme un paradigme liturgique, dont Marcel Duchamp en 1916 à New York annonça par son Urinoir la venue.

L’événement est là, considérable dans le champ de l’art, mais « ce qui s’est produit ensuite, c’est qu’une bande, malheureusement encore active, d’habiles spéculateurs et de dupes a transformé le ready-made en œuvre d’art. Non qu’ils aient réussi à remettre réellement en mouvement la machine artistique – qui tourne désormais à vide -, mais un semblant de mouvement arrive à alimenter, plus pour très longtemps je crois, ces temples de l’absurde que sont les musées d’art contemporain. »

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« En une sorte de retour du refoulé, peut-on aussi lire dans la conférence « Qu’est-ce qu’un commandement ? », la religion la magie et le droit – et, avec eux, tout le champ du discours non apophantique jusqu’alors relégué dans l’ombre – régissent en réalité secrètement le fonctionnement de nos sociétés qui se veulent laïques et séculières. »

En réfléchissant à la célèbre conférence prononcée par Gilles Deleuze en 1987 – Qu’est-ce qu’un acte de création ?-, Agamben cherche à préciser ce que le philosophe français appelle un « acte de résistance », préférant la notion d’ « acte poétique » à celle de « création », proposant de penser la « résistance » comme processus interne à l’acte, puissance d’un pouvoir-de-ne-pas plutôt que contrainte extérieure.

Le tremblement, l’imperfection sont ainsi le gage non d’un défaut, mais d’une qualité résistant à la poussée de l’impersonnel dans l’œuvre, une façon de désactiver « le schéma puissance/acte », un « désœuvrement » : « Le style d’une œuvre ne dépend pas seulement de l’élément impersonnel, de la puissance créative, mais aussi de ce qui résiste à cet élément au point presque d’entrer en conflit avec lui. »

Agamben pense ainsi la politique du désœuvrement comme une façon de suspendre et de contempler sa propre puissance d’agir dans une société ne croyant qu’au travail.

On entre donc avec lui dans une vie contemplative qui n’est pas sans rappeler celle des mystiques : « Et ce que la poésie accomplit pour la puissance du dire, la politique et la philosophie doivent l’accomplir pour la puissance d’agir. En désœuvrant les opérations économiques et sociales, elles montrent ce que peut le corps humain, elles l’ouvrent à un nouvel usage possible. »

Tentons donc de comprendre avec lui la puissance de l’impuissance, et la richesse de la pauvreté (conférence « L’inappropriable »), à la façon du refus de toute forme de propriété des Franciscains.

Quelqu’un disait : I would prefer not do.

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Giorgio Agamben, Création et anarchie, L’œuvre à l’âge de la religion capitaliste, traduit de l’italien par Joël Gayraud, Bibliothèque Rivages, 140 pages

On retrouvera, accompagné de neuf autres essais sur la littérature et la lecture, le texte de la conférence « Qu’est-ce que l’acte de création ? », dans Le feu et le récit, que publient également les éditions Rivages.

On peut y lire par exemple cette phrase merveilleuse de la poétesse italienne Cristina Campo : « L’attention est le seul chemin vers l’inexprimable, la seule voie vers le mystère. »

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Giorgio Agamben, Le feu et le récit, traduit de l’italien par Martin Rueff, Rivages Poches, 2018, 220 pages

Editions Payot et Rivages

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Se procurer Création et anarchie

Se procurer Le feu et le récit

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  1. Pascale dit :

    Merci pour cette proposition, merci tant. Je lis chacun de vos billets avec joie et attention.

    J'aime

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