La mort et, parfois, la transfiguration, Suzanne et Louise, par Hervé Guibert, écrivain, photographe

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© Hervé Guibert

Hervé Guibert, mort à trente-six ans en 1991, manque, son œuvre s’éloigne, il faut la rouvrir, la faire vivre, lui transmettre notre souffle de lecteur, lui donner nos yeux, notre bouche, notre sexe.

Gallimard publie aujourd’hui dans la collection L’Arbalète une nouvelle édition de Suzanne et Louise, livre paru une première fois en 1980, c’est une très bonne nouvelle, pour nous, et les plus jeunes générations qui ne connaissent pas encore la délicatesse troublante de son regard et de ses mots.

Consacré à ses grands-tantes, cet ouvrage, deuxième de son auteur après La mort propagande, allie textes manuscrits et photos en noir & blanc pour célébrer la présence étonnante de deux sœurs, l’une veuve, l’autre célibataire, vivant recluses depuis plus de quarante ans dans un hôtel particulier du XVe arrondissement gardé par un berger allemand appelé Whisky.

« C’est Suzanne, la plus âgée qui a l’argent. Louise, sa sœur, l’ancienne carmélite, lui sert de bonne, humble et tyrannique. »

Elles ont leurs rites immuables, ne se parlent pas, sauf quand vient les voir leur petit-neveu le dimanche, qui leur sert alors d’intermédiaire.

« Elles se jouent, pour lui, la comédie de leurs rapports. Elles le séduisent, elles sont jalouses. Il se tait et les écoute. Elles sont étonnées de l’intérêt qu’il leur porte, flattées, amoureuses. »

Roman-photo, Suzanne et Louise révèle la vie de deux inconnues, de deux excentriques, des proches touchantes et effrayantes, des oubliées revenues par la grâce des phrases et de la photographie du pays des morts.

« Le samedi midi, c’est le jour du bifteck de cheval. Louise le mange cru, non haché mais recouvert d’une nappe de sucre en poudre. Elles boivent du champagne à chaque repas. On dit champagne, mais c’est du mousseux. Louise est dans un état d’ivresse perpétuelle, imperceptible puisque constante. Ivresse religieuse : Louise attribuant une guérison enfantine à l’absorption du champagne (le champagne, breuvage miraculeux). »

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© Hervé Guibert

Elles se doutent que le petit Hervé écrit sur elles, elles sont curieuses, se livrent, montrent leurs pieds, leurs ongles très secs. La pudeur s’est éloignée.

Une bonne photo ? « Je crois que ce sont d’autres choses, que des objectifs, qui font les « bonnes photos », des choses immatérielles, de l’ordre de l’amour, ou de l’âme, des forces qui passent là et qui s’inscrivent, funestes, comme le texte qui se fait malgré soi, dicté par une voix supérieure… »

Louise raconte la dureté du Carmel, la tonte, les habits, les interdictions, les messes, le plaisir de sortir faire des courses.

Elle ne s’est plus coupée les cheveux depuis 1945, Hervé Guibert nous les montre, très beaux, tombant jusqu’au bas du dos. Il n’y a alors plus de mots, mais une séquence muette de plusieurs pages où les cheveux ont la parole et où Louise devient une sorcière, avant que de porter plus loin une muselière.

Suzanne et Louise est le portrait de deux femmes, qui sont aussi le miroir de leur propre auteur, entre pudeur/impudeur, douceur/cruauté, délicatesse/violence, exaltation de la vie/omniprésence de la mort, goût du profane/sentiment du sacré, effort d’expression/mutisme, raison/folie, rêve de volupté/songe morbide, soumission/possession, tabou/transgression.

Il écrit à Suzanne le 12 août 1978 : « Suzanne, La lettre que je pourrais t’écrire pourrait être indécente : ce serait une lettre d’amour. Il me semble que tu me parles, et que je te parle, que nous communiquons, bien mieux qu’avec des mots, à travers des photos. Avec le même amour avec lequel je lave tes cheveux, épile ton menton ou masse un de tes muscles endolori, mon rêve, bien sûr, serait de photographier ton corps. N’aie jamais peur. Si tu devenais aveugle, je viendrais te lire des livres. Et quand tu te sentiras mourir, appelle-moi, je viendrai te serrer dans mes bras. Je t’embrasse, très affectueusement : hervé. »

Peu à peu, le simulacre se développe, chacun acceptant d’entrer pleinement dans le territoire de la fiction.

Jouer à mourir, jouer au cadavre, jouer à donner son corps rempli de formol à un étudiant en médecine qui le dépècera.

Photographier la vie pour regarder la mort au travail, et parfois capturer quelques instants de transfiguration.

A la galerie Agathe Gaillard, le jour du vernissage, il y a foule.

« Suzanne meurt à 95 ans le 16 janvier 1991, la même année qu’Hervé Guibert, précise Thomas Simonnet, directeur de L’Arbalète, Louise quelques années plus tard. Au 14, rue François-Villon, à l’emplacement de leur « hôtel particulier », s’élève aujourd’hui un immeuble moderne. »

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Hervé Guibert, Suzanne et Louise, L’Arbalète Gallimard, 2019

Site Gallimard

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Se procurer Suzanne et Louise

2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Matatoune dit :

    Belle découverte ! Je chercherai à en savoir plus ! Merci

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  2. Louise Narbo dit :

    Je ne connaissais pas la nature de la relation de ces 2 soeurs. Merci Fabien

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