Le tao de la nuit et du jour, par Lynn Vanwonterghem, photographe

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©Lynn Vanwonterghem

Pour son projet artistique de fin d’étude, Lynn Vanwonterghem a choisi de photographier son village natal – Magnée, en Belgique -, ses amis, ses lieux de prédilection, choisissant d’en restituer l’atmosphère selon la dichotomie jour/nuit.

L’ambition était ici de redécouvrir un lieu connu avec un œil neuf, attentif, débarrassé des scories représentatives de l’Internet mainstream.

Son livre – et exposition ayant eu lieu au printemps 2019 à l’espace Contretype (Bruxelles) – s’intitule Le bout du monde, qui est moins un terminus, qu’une possibilité de départ, « dans l’affection et le bruit neuf » (Rimbaud).

Très inspirée par la notion perecquienne d’infra-ordinaire, Lynn Vanwonterghem croit au pouvoir de transfiguration de la photographie, capable de trouver la merveille dans le grain de poussière, ou le bosquet oublié des bords de route.

Il y a chez elle la recherche d’un bonheur dans le proche à la fois émouvante et exigeante.

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©Lynn Vanwonterghem

Comment est né le projet Le bout du monde, montré récemment à l’espace Contretype de Bruxelles, qui est une méditation en deux temps (jour/nuit) à propos de Magnée, village proche de Liège ?

L’été avant ma dernière rentrée à l’école d’art Saint-Luc, je pensais doucement à mon travail de fin d’étude. Je pensais réaliser un projet sur mon village. Je ne savais pas encore comment, ni pourquoi à ce moment-là.

Ensuite, en septembre, nos professeurs nous ont proposé le projet “Belgique Territoire Liquide”, inspiré de France Territoire Liquide. Le but de ce projet était que chaque étudiant montre sa propre vision du territoire, au sens large.

Dans un premier temps, j’ai pensé proposer mon projet sur mon village. Le fait de se rejoindre tous les soirs avec mon groupe d’amis était très intéressant pour ce projet qui a séduit mes professeurs.

J’ai donc commencé à photographier mes amis le soir.

En parallèle, je réfléchissais à comment rendre mon village intéressant pour mon travail de fin d’étude. J’ai donc décidé de faire une vision intimiste de mon village, des lieux que j’ai photographiés au hasard, et d’autres qui me tenaient à cœur, d’autres qui me rappelaient des souvenirs…

Ensuite, je m’étais tellement amusée pendant la première partie de l’année à photographier mes amis le soir, jouer avec les lumières de la rue et les mélanger à leurs expressions, que j’ai compris que mon territoire me tenait tellement à cœur grâce à ces moments de partage, de rire, d’écoute… J’ai donc décidé de montrer mon territoire, mon village natal de jour et de nuit.

Deux facettes bien différentes.

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©Lynn Vanwonterghem

Qu’avez-vous découvert en photographiant votre village natal ? Est-ce pour vous un autoportrait éclaté en autant d’images ou plutôt « une chronique » de nature intimiste, comme l’écrit Emmanuel d’Autreppe dans un texte accompagnant votre livre ?

En photographiant mon village, j’ai découvert énormément de choses. J’ai d’abord compris qu’il faut arriver à regarder et se satisfaire de ce que nous avons chez nous.

On a tendance à être submergé d’images du monde entier. Ce qui nous pousse à croire que l’herbe est toujours plus verte ailleurs, au point que nous regardons et aimons plus ces images issues d’Internet que le paysage de chez nous.

J’ai énormément apprécié prendre le temps d’observer mon village. De savourer le rayon de soleil sur le dos d’une vache, de découvrir cet arbre dans la forêt où j’ai passé mes après-midis scout,..

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©Lynn Vanwonterghem

J’ai ensuite appris à moins photographier. Observer le lieu, le comprendre, le ressentir, et ensuite le montrer. Une étape qui, à l’heure du numérique, est très difficile.

On a tendance à énormément photographier pour garder cinq images. C’est comme ça que je procédais au début, mais le résultat n’était pas celui que je voulais.

Une fois que j’ai compris ça, le projet a commencé à ressembler à ce que je souhaitais montrer.

Je pense qu’Emmanuel d’Autreppe a entièrement raison sur le fait que c’est une chronique de nature intimiste. Ma vision de mon village peut plaire à certains ou rappeler de très mauvais souvenirs à d’autres. C’était un peu le but recherché, que chacun s’y retrouve, que chacun ait une “relation” avec le village. Certains adorent, d’autres détestent. Mon but était de raconter ma vision de la vie de village sous forme d’”histoires”.

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©Lynn Vanwonterghem

Le bout du monde est-il un « je me souviens » à la façon de Georges Perec ? Vous semblez également sensible à la notion d’infra-ordinaire chère à l’auteur de Tentative d’épuisement d’un lieu.

En dernière année, nous avons eu un cours d’écriture. Maman m’avait toujours dit que j’écrivais comme je parlais. Je n’étais pas très fière le premier cours. Au fil des différents moments de l’année, Emmanuel d’Autreppe nous parlait de certains auteurs et nous lisait des passages. Il nous donnait également des exercices en rapport avec les auteurs. On a du raconter l’histoire d’une image, répondre à des questions précises par écrit sur notre travail,… et on a également dû écrire un “Je me souviens”… On avait le choix entre plusieurs exercices dans le même style, mais le “Je me souviens” m’a immédiatement inspiré.

Je voulais que dans mon livre, il y ait du texte mais je ne savais vraiment pas comment m’y prendre pour y arriver. J’ai donc décidé de piocher dans les exercices qu’on avait réalisés en classe, qui étaient tous en lien avec mon village, afin d’arriver à créer de petites histoires, des souvenirs, des anecdotes, des sentiments,…

En effet, j’aime énormément la notion d’infra-ordinaire. Tout change tout le temps, rien ne reste exactement comme la seconde précédente. Selon moi, il y a toujours quelque chose à découvrir, à observer, à comprendre.

Je trouve que lorsqu’il s’agit d’un territoire, cette notion est totalement oubliée. On n’est jamais satisfait de “chez nous”, on oublie de le regarder.

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©Lynn Vanwonterghem

A quelles difficultés avez-vous été confrontée lors de la réalisation de votre projet ? Quels ont été vos doutes et vos certitudes ? Comment avez-vous opéré votre sélection d’images ?

Au début, j’ai eu beaucoup de mal à trouver la bonne distance pour exprimer ce que je ressentais. Je faisais sans doute trop d’images. Au moment où j’ai compris que les deux étaient liés, j’ai commencé à réfléchir à ce que je voulais montrer : sélectionner des endroits que je voulais photographier car ils étaient importants pour le village, et me laisser aller à photographier les moments qui me plaisaient. Ces moments étaient toujours liés à des lieux du village car nous passons tout notre temps “libre” dehors. Un moment de respiration dans les bois, un moment de bonheur le soir au milieu de la route…
Mon premier gros doute a été de ne pas arriver à réaliser un travail “artistique”. Je ne voulais pas que ça ressemble à un reportage villageois, je voulais transporter les lecteurs dans un autre univers, leur offrir une respiration.

J’avais également peur d’avoir trop ou trop peu d’images, d’en dire trop ou pas assez, de ne pas savoir où s’arrêter, mais aussi de savoir quel était le message que je voulais faire passer.

Au niveau des certitudes, je ne pense pas que j’en avais beaucoup. J’avançais dans le projet en m’amusant et je pense que c’est ce qui comptait le plus.

La sélection d’images, elle, s’est faite un peu toute seule. Il y a eu quelques choix à faire, surtout en fonction des saisons. J’avais beaucoup de photos de paysages enneigés proportionnellement aux autres, il a fallu en choisir quelques-uns, mais cela c’est fait simplement.

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©Lynn Vanwonterghem

Votre série s’est-elle construite dans la tension entre vide et plein, images manquantes, manquées (de fêtes de nuit notamment), et images survivantes ?

La série s’est construite calmement, je faisais des images petit à petit en gardant celles qui me touchaient réellement. Il y a eu des images manquées mais plus souvent de jour que de nuit. Le jour, tout se jouait sur la lumière et la tension du moment. J’avais donc plus de chance de voir quelque chose sans avoir l’appareil photo avec moi. Il y a également eu des images survivantes, notamment celle de la voiture rouge devant la maison. Je n’en étais pas du tout convaincue au début. Aujourd’hui, c’est une de mes préférées.

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©Lynn Vanwonterghem

Qu’est-ce qui motive chez vous le désir d’appuyer sur le déclencheur à tel moment plutôt que tel autre ?

Le fait de capter un instant que presque personne d’autre ne remarque. Un instant “banal” pour la plupart des gens. Une fois la photo prise, cet instant change à leurs yeux. Cette vue quotidienne et ce paysage monotone deviennent différents, familiers, presque intéressants. On s’en sent à nouveau proche.

Ce qu’on n’arrive plus à voir est peut-être la clé de notre bonheur.

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©Lynn Vanwonterghem

Que devez-vous à Olivier Cornil pour ce premier projet ? Quelles ont été les étapes d’élaboration de votre ouvrage ? Comment avez-vous conçu l’editing, particulièrement le format des images, leur place sur les pages, et leur ordre ?

Presque tout ! Olivier a été mon promoteur dès le début de mon projet. Je pense qu’il a tout de suite compris où je voulais aller et comment je pouvais y arriver.

J’ai d’abord appris à photographier ce dont j’avais envie. Ensuite, j’ai dû arriver à exprimer ce que je voulais dire à travers ce projet. Le plus dur a été de trouver la bonne distance entre mon sujet et mon objectif. A partir de là, j’ai fait des images.

Les images se sont “triées d’elles-mêmes”. A part quelques-unes qui ont été un peu plus difficiles à placer ou à enlever, la plupart des images ont trouvé leur place presque naturellement dans ce petit livre.

Pour l’éditing, je voulais un petit livre, un objet qu’on pouvait mettre dans sa poche, un objet qui rappellerait le chez soi de chacun d’entre nous.

Le format des images est venu naturellement. Olivier m’avait conseillé de me limiter à trois formats différents, j’ai donc placé des images en pleine page ( je pense les plus importantes). J’ai ensuite décidé de deux autres formats un peu plus petits. Le plus grand des deux pour les portraits qui me tenaient à cœur et le plus petit pour des endroits de détails qui ont pour moi une très très grande importance.

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©Lynn Vanwonterghem

Quelques phrases accompagnent vos images, qui ne sont généralement pas pensées comme des légendes mais comme des ponctuations, des chemins sans clôture. Ont-elles été écrites lors de la conception de votre livre ou lui préexistaient-elles, dans des carnets par exemple ?

J’ai commencé à écrire ces quelques lignes au début de mes prises de vue. Lorsque je photographiais un lieu de Magnée, ça me bouleversait : des souvenirs, des moments partagés, des anecdotes que presque personne ne connaissaient remontaient en moi.

Nuit et jour se rencontrent-ils à Magnée, ou est-ce selon vous deux mondes antagonistes ?

Je pense qu’ils se rencontrent.

Pour moi, le jour est une source de recentrement, de concentration, d’apaisement, mais aussi de rivalité et de stress. La nuit, il n’y a qu’une ambiance, la simplicité et la complicité du moment. Des chaises de camping, quelques jeunes regroupés, les voitures, et voilà.

Je souhaitais que le jour engendre des questionnements, des sentiments, des douleurs, et des joies car derrière, il y aura toujours cette nuit de partage et de calme.

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©Lynn Vanwonterghem

Par quels chemins êtes-vous venue à la photographie comme expression artistique?

Un peu par hasard. J’ai réalisé mes études secondaires en enseignement général jusqu’à la dernière année. Lorsque j’ai dû faire un choix pour le futur, je ne savais pas du tout vers quoi me tourner.

Evidemment, je ne voulais pas me diriger vers des études “normales”. Je suis donc allée visiter Saint-Luc avec mes parents, qui eux étaient bien plus sûrs que moi. Et finalement, mon choix a été plutôt rapide. J’ai fait une année test en graphisme pour être encore plus décidée à apprendre la photographie.

J’ai toujours aimé ce moyen de communication, je pense que je l’utilisais pour mettre le temps sur pause et observer ce qu’il y avait autour de moi. J’ai découvert petit à petit le monde de la photographie, sa technique, son langage, comment l’utiliser… et depuis je préfère exprimer ce que je ressens via mon appareil photo.

Qu’avez-vous appris d’essentiel à l’école d’art de Liège, ESA Saint-Luc ?

L’art, le partage, l’écoute, la curiosité, la découverte, l’amusement, la détermination, le langage, le détail, le travail, les rencontres…

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©Lynn Vanwonterghem

Sur quels types de projets travaillez-vous actuellement ? Comment envisagez-vous désormais votre inscription dans le champ de la photographie d’auteur ? Qu’avez-vous envie d’explorer ?

Pour le moment, je débute un nouveau projet avec deux anciennes étudiantes de Saint-Luc en photographie. On a décidé de s’interroger sur “l’Après” diplôme. Toute notre “enfance”, notre but est de réussir à l’école, et en sortant de l’école on découvre le vrai monde, les choix qu’on doit faire, nos futurs objectifs, nos envies,… Toutes les trois, nous ne nous sentons pas à l’aise face à tout ça.

Je pense aborder ce projet en argentique et en photographiant un nouveau quotidien.

Propos recueillis par Fabien Ribéry

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©Lynn Vanwonterghem

Lynn Vanwonterghem, Le bout du monde, livre autoédité, 50 exemplaires numérotés et signés

Espace Contretype

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Matatoune dit :

    Belle découverte et merci pour ce partage! L’entretien délivré des clefs qui font que nous devrions encore entendre parler de cette artiste !

    J'aime

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