L’extravagante beauté du Deep South, et le mal, par Sally Mann, photographe

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© Sally Mann

On connaît essentiellement Sally Mann pour son livre sublime Immediate Family paru en 1992, dans lequel la photographe américaine née en 1951 dévoilait sans fausse pudeur sa vie de famille, et le corps nu de ses enfants, entre innocence et approche intuitive de la sexualité.

Une ferme de cent soixante hectares, une rivière, des arbres insensés, la force de la lumière du Sud, et le corps d’une petite troupe de bandits très libres aimantant des images à la tonalité à la fois languide et onirique.

« Comme mes enfants aujourd’hui, déclare Mann en 1991, je n’ai pas porté de vêtements jusqu’à ce que la maternelle vienne perturber mon existence de sauvageonne, une existence libre non seulement de tout vêtement mais aussi de toute contrainte, bornée uniquement par les limites de notre propriété et par la meute de boxers (douze au total) qui me servaient de nurses. »

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© Sally Mann

Le pubis des fillettes et le sexe des petits garçons ont pu choquer les pudibonds, pour qui la répression de la joie enfantine est la condition princeps de toute éducation réussie.

Pourtant, loin de la volonté de faire scandale, Sally Mann a su construire durant plus de quatre décennies une œuvre de fond – consacrée à partir du début des années 1990 aux paysages du Deep South, hantés par les fantômes de la Guerre de Sécession et le legs de l’esclavage -, objet d’une exposition majeure au Jeu de Paume (Paris) accompagnée d’une monographie importante chez Xavier Barral Editions.

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© Sally Mann

Dans des images elles-mêmes héritières des débuts de la photographie, par leur pictorialisme et la noirceur des encres issue du travail sur le collodion, apparaît dans la crudité de sa lumière le Sud des Etats-Unis, ne distinguant pas à la façon de Faulkner entre mythe et réalité, beauté et mal, pureté et dérèglement, nostalgie et présence.

Le Sud est un cimetière, est un champ de bataille, est un Eden, est le refuge de l’élégie et des pulsions les plus brutes.

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© Sally Mann

Souvenirs d’une guerre fratricide, souvenirs de la matrice plantationnaire, et racisme endémique, aujourd’hui relancé par les mouvements suprémacistes.

Puissamment lyriques, les photographies de Sally Mann travaillent la substance même du temps, incarné par le visage d’une belle enfant fumant une cigarette, ou le corps violenté des exploités de toujours.

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© Sally Mann

« Le passé est le passé, écrivait l’auteur du Bruit et la Fureur (1929). D’ailleurs, il n’est même pas passé. »

Influencée par la littérature (Edgar Poe, William Wordsworth, Ezra Pound, Walt Whitman, Flannery O’Connor), l’artiste ne cesse de montrer en ses poèmes photographiques, à l’instar de ses maîtres en philosophie Thoreau et Emerson, la fusion de l’homme et de la nature, entre possibilité d’indemne et blessure inévitable.

L’atemporalité de ses images intimistes ou grandioses recèle pourtant des traumas considérables, les barrières raciales empoisonnant la lumière, qui unit et déchire.

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© Sally Mann

Ayant fait de sa ville natale de Lexington, en Virginie, le centre d’un cosmos artistique s’élaborant au cœur des ambivalences morales de ses habitants, Sally Mann, qui y rencontra souvent le peintre Cy Twombly, trouve dans la singularité de ses origines des points d’universel.

« Vivre dans Le Sud, écrit-elle en 2007, c’est à la fois s’en nourrir et s’y blesser. S’identifier comme sudiste, c’est toujours sous-entendre que non seulement on n’échappe pas à l’histoire de cette région et qu’elle nous façonne en profondeur, mais aussi qu’elle demeure présente en nous, impérissable. Les gens du Sud vivent à la charnière entre mythe et réalité, là où cet amalgame singulier de chagrin, d’humilité, d’honneur, de loyauté, de bienveillance et de provocation rebelle se déploie sur un arrière-plan d’une extravagante beauté physique. »

Dans le Sud racialisé, la terre est gorgée de morts, de souffrances et de haine.

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© Sally Mann

Elle est aussi d’une douceur inconcevable.

Ce paradoxe fonde toute l’œuvre d’une artiste regardant son pays en face, sans ciller, laissant aux hasards de la chimie le soin de révéler les zones d’ombre et mystères vertigineux que, par confort, la conscience générale préfère méconnaître.

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Sally Mann, Mille et un passages, sous la direction de Sarah Greenough et Sarah Kennel (National Gallery of Art, Washington), textes de Hilton Als, Malcolm Daniel, Drew Gilpin Faust, Xavier Barral Editions, 332 pages – 150 photographies noir & blanc et couleur

Xavier Barral Editions

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© Sally Mann

Exposition au Jeu de Paume (Paris) – du 18 juin au 22 septembre 2019

Jeu de Paume

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© Sally Mann

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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Matatoune dit :

    Superbe expo qui m’a fait découvrir une artiste époustouflante entre témoignage et recherche photographique.

    J'aime

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