La guerre en province, par Louis Guilloux, écrivain

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« La guerre en province est sourde. C’est une guerre de taupes. Elle est polie. Les ennemis se rencontrent cent fois par jour, au coin des rues, et chaque fois qu’ils se rencontrent, ils échangent un salut. Ils observent d’autant mieux cette correction, qu’ils appartiennent au même corps, et ont à cœur de n’en point compromettre le bon renom. »

Ecrit en 1923, L’indésirable est un roman de jeunesse inédit de Louis Guilloux.

On peut certes le comparer à l’implacable Le Sang Noir (1935), chercher les thématiques communes, les obsessions récurrentes, les continuités de stylèmes, ou simplement le trouver excellent.

L’Indésirable est en effet une étude superbe sur les médiocrités de province, et la politique du ressentiment contre les moins corrompus.

Il règne dans ce roman une atmosphère étouffante de bêtise criminelle, qui en dit long sur ce que Guilloux a compris de la nature humaine.

L’indésirable, c’est le noble, l’idéaliste, le naïf, l’innocent dans un monde coupable.

C’est Louis Guilloux, l’écrivain, l’enragé, l’intranquille hésitant entre Saint-Brieuc et Paris, entre les attaches natales et le centre de la vie littéraire, entre la répétition des jours et la dérive des continents.

L’action se situe en 1917 dans la commune fictive de Belzec – chacun saura la situer dans le nord de la Bretagne -, où sont envoyés ceux que la République trouve dangereux.

« On avait pris soin d’entourer le camp de concentration d’une double ceinture de fils de fer barbelés, mais ils ne servaient guère qu’à étendre le linge des prisonniers, l’été… »

Interprète du camp de concentration où sont parqués les étrangers, M. Lanzer, professeur d’allemand dans le civil, « l’âme droite, l’esprit clair et borné », s’y montre d’une grande empathie envers les malheureux à qui il prête sa parole.

Mais on l’accuse bientôt de complicité avec l’ennemi, et d’avoir profité de l’héritage d’une Alsacienne, une « boche », qu’il avait secourue.

Alimentée par Badoiseau, un collègue arriviste, vaniteux et mesquin, la rumeur enfle, et Lanzer, dont la famille est également attaquée, devient bientôt l’homme à abattre.

Revenu du front, le fils du principal du collège où enseigne Lanzer, Jean-Paul, prend bientôt le parti du paria, comprenant la vilénie de ses parents.

La guerre exprimée sur les champs de bataille n’est pas moins féroce à l’arrière, la société se nourrissant de haine envers ceux qu’elle expulse du cercle de la respectabilité.

Et, c’est un fait, les Belzéciens souffraient que les indésirables ne souffrent pas plus. Elle trouvait même cela scandaleux, impardonnable, une offense à la nation.

Que l’on gâte ainsi sans les persécuter davantage d’ignobles étrangers ne pouvait être toléré plus longtemps encore.

« Jamais encore il n’avait senti chez une foule un désir de meurtre aussi irrésistible. Dans le silence de la nuit, les paupières closes, il revoyait ces visages tordus, ces yeux sanglants, ces bouches qui vomissaient la haine. Une telle profondeur du mal l’atterrait, et en même temps, il s’en voulait de n’être pas haineux à son tour… »

Le brave Lanzer était là, il paierait pour tous, et l’honneur de la Patrie serait sauf.

Dans une petite ville de province, l’amour du faux, érigé en vertu cardinale, est une menace pour les êtres libres.

En moraliste sans moraline, Louis Guilloux l’anarchiste – on peut penser à La peau et les os de Georges Hyvernaud et à Louis-Ferdinand Céline pour sa lucidité, à Jean Giono pour la polyphonie et le noir – a compris que le dressage des enfants constitue le ciment de toute communauté masquant ses turpitudes par la hargne disciplinaire.

On lira ceci, qui est fabuleux, et dit tout de l’homme : « Personne d’entre eux [les professeurs] n’a encore compris, jusqu’à ce jour, que la seule chose qu’il fallait enseigner aux enfants, c’est la joie… que la joie est une grande force. Mais les ennemis de la vie ne peuvent pas aimer la joie qu’ils ne connaissent pas. Ils se contentent de déshonorer l’existence. »

Amis lecteurs et parfaits non-éducateurs, L’Indésirable est pour vous.

« Un maître psychologue a défini le scandale : la luxure des gens honnêtes. Et la vérité est que, dans une petite ville comme dans une grande, un scandale n’est vraiment un scandale que si l’on y trouve quelque côté qui offense la morale sexuelle. »

C’est bien, non ?

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Louis Guilloux, L’Indésirable, avant-propos de Françoise Lambert, édition, notes et postface d’Olivier Magaux, Gallimard, 2019, 186 pages

Site Gallimard

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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Nadezda dit :

    A lire, d’autant plus que je suis confrontée à la mentalité paysanne dont je suis entrain de découvrir la perversité. Comment ai-je pu oublier les écrits de Giono, Pagnol , Mauriac et tant d’autres.

    J'aime

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