Ralentir, poésie, travaux, par Hans Faverey, poète hollandais

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« Suis-je oui appelé. // Suis-je non appelé. // Je ne peux pas partir d’ici. / Ma voie de sortie est ici. / Sauf avis contraire. // j’arrive tout à l’heure. »

Il faut des passeurs, des messagers, des traducteurs.

Il faut l’enthousiasme et l’ambition de maisons d’édition croyant, contre les vents et marées de l’inculture et de la soumission aux critères de rentabilité immédiate, aux pouvoirs d’éveil de la littérature.

A Bruxelles, les éditions Vies Parallèles publient ainsi en un seul très beau volume à la couverture orangée les œuvres majeures d’un des plus importants poètes hollandais du XXe siècle, Hans Faverey, encore très inconnu chez les francophones.

Né au Surinam (Guyane néerlandaise) en 1933, Hans Faverey a bâti pendant près trente ans (il meurt à Amsterdam en 1990) une œuvre poétique visant à ralentir le temps, et donner à chaque séquence de mots rassemblés en de courts paragraphes un poids considérable.

On peut penser quelquefois à André du Bouchet, parce que le blanc est une donnée essentielle de la composition et que la métaphysique se nourrit aussi chez lui des éléments les plus concrets de la réalité, mais dans des précipités poétiques un peu plus turbulents peut-être.

Il y a d’évidence chez Faverey, grand joueur de clavecin, une compréhension musicale de la page et de la structure de chaque poème.

Le lire dans le déroulé de ses recueils permet d’entendre une voix grave et douce, malicieuse et interrogative, précautionneuse et ferme.

Comme dans le taoïsme, le vide est ici la condition du plein, son centre de gravité.

« Le gouffre ne se remue pas ; / je ne possède pas d’échelles de corde. / Ce que je sais je le jette. // ce que je jette revient / en cercles concentriques / de soie et de craie : »

Faut-il savoir mentir pour pouvoir être entendu ?

La vérité par le langage dénudé n’aveugle-t-elle pas tout interlocuteur/lecteur de bonne volonté ?

« J’ai commencé à aimer Sapho / depuis que la destruction / a raccourci ses écrits. »

Dans un recueil intitulé Seuils : « Une fois que tout est ordonné / et que toutes les choses ont eu lieu. // le désordre se fait jour. // Un vent se lève qui se hisse / au rang de tempête et n’est décrit nulle part / dans les livres qui à présent se referment, // presque des huîtres. »

Tout respire, tout bruit, tout fait silence, tout se casse et se rétablit, mais que touchent les mots ?

« Si tu te mets à parler / je devrai te coudre la bouche / avec les fils du souffle auquel je suis pendu. »

On trouvera çà et là des termes et images rappelant son enfance au Surinam – il en est parti à cinq ans et affirme n’en garder aucun souvenir précis -, mais il ne s’agit pas ici de rechercher une couleur locale ayant marqué l’inconscient, plutôt de se saisir de la créolisation comme mémoire disponible, à cependant réinventer sans cesse pour en hériter véritablement.

« La jungle continue de fleurir. // Sur le papier : comme une rose. // Panique organisée. / Je ne réussis pas à partir d’ici. / Pourtant je reviens ici, // comme si j’étais parti d’ici depuis des années. »

Les phrases, assez souvent nominales, laissent le sens en suspens.

Les mots sont lancés, repris, rejoués, jusque l’aphasie.

On peut comprendre alors que toute poésie d’Hans Faverey est un memento mori.

« Ou doit-on rester ici ; // dois-je vouloir rester ici. / Quand la lèvre supérieure est retroussée, / les dents prennent froid. // Quand les deux lèvres disparaissent, / tes dents ont encore plus froid. »

Parfois, le poème est aussi de l’ordre d’un koan zen : « Imagine que quelqu’un, // qui est la famille de trous / dans un tamis, regarde / quelque chose, p. ex. le trou // au centre d’une / roue. Et que cette roue // tourne : comme si elle ne tournait / pas. Et le quelqu’un est / là : comme s’il n’était pas // là. (Imagine -. »

Ecrire avec le Mystère, la Mort et Eros : « Comme si elle était allongée là, à présent / s’est allongée ici, et offre / ce qu’elle dévoile : une dune, ardente // sur son flanc, un éventail disant / la bonne aventure, le frisson qui me redresse ; // une odeur, autrefois transveloppée comme seule / l’imagination le veut, pour qu’elle décide / comment c’est. Puisque pas ici, pas par mes / yeux, a-t-elle été animée pour ensuite / s’allonger là, se faire / comme ça devient. »

Cohérence d’une œuvre-vie à méditer, déplier, travailler, laisser en liberté.

Dernier poème : « Sans désir, sans espoir / de récompense, ni crainte de punition non plus, / fixer du regard la téméraire, l’impitoyable // beauté par laquelle se communique le vide, / s’exprime dans ce qui existe. // Que le dieu qui se cache au fond de moi / veuille m’entendre, me laisser parler / avant de me frapper de stupeur et de me / tuer sous mes yeux, sous tes yeux. »

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Hans Faverey, Poésies, traduit du néerlandais (Pays-Bas) par Kim Andringa, Erik Lindner & Eric Suchère, éditions Vies Parallèles (Bruxelles), 2019, 674 pages

Editions Vies Parallèles

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  1. Barbara Polla dit :

    Magnifique …

    >

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