Une humanité de Silésie, par Lorenzo Castore, photographe

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©Lorenzo Castore

Depuis vingt ans, Lorenzo Castore parcourt la Silésie, région industrielle et minière, essentiellement polonaise, dont les frontières furent mouvantes tout au long du XXe siècle.

Territoire traditionnel d’insurrections, portées par la force, physique et de caractère, de ses travailleurs manuels, la Silésie n’a pas la beauté vendeuse des cartes postales de la Toscane, mais c’est un lieu où le photographe d’origine italienne a rencontré une humanité proche de la sienne, simple, généreuse, résistante, un peu punk.

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©Lorenzo Castore

La double question du partage et du monde commun est centrale dans la poétique photographique de Lorenzo Castore que nourrit la conscience précieuse de l’altérité, jusque dans ses propres images, à la fois directes, frontales, de corps à corps, et souvent mystérieuses à elles-mêmes, distantes, prêtes à basculer parfois dans une dimension quasi spectrale.

Il y a envers les humains peuplant ses images, hommes, femmes, enfants, une tendresse qui n’est jamais un apitoiement ou un surplomb, mais la sensation de partage d’une même vulnérabilité ontologique.

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©Lorenzo Castore

Chaque personne rencontrée apparaît chez lui comme une totalité de solitude jetée dans des circonstances sociales abordées avec empathie, fraternité, quand le hasard des géographies de la naissance de l’un pourrait être celles de l’autre.

Après son travail sur les mineurs en Sardaigne, Lorenzo Castore a durant trois années – 1999-2001, première partie du livre, Land, que publient les éditions Blow Up Press et le musée de Gliwice, situé près de Katowice – résolument placé son regard du côté des forçats de la terre, envisagés dans leur courage et la dimension presque fantastique de leur existence impossible.

Il neige, il fait un froid glacial, et, sous terre, on étouffe.

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©Lorenzo Castore

Les peaux sont noires, la fatigue est perceptible, partir est impossible, mais il y a aussi les beaux jours, les pique-niques au bord de l’étang, l’œil clair des belles alanguies, les virées en voiture.

Cependant, il n’y a pas que la mythologie de la mine, il y a, en 2018, la vie la plus quotidienne – toujours en noir & blanc, fors le magnifique portrait d’un Homère polonais aperçu en contre-plongée -, les enfants se roulant dans l’herbe, les bébés à changer, les familles à construire dans la jungle des villes modernisées.

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©Lorenzo Castore

Lorenzo Castore est dans la rue, avec le peuple, les fans de rock extrême, les errants et les orants, les culturistes et les petits gymnastes, les alcoolos et les lesbiennes, les danseuses et les désespérés réclamant « Veritas ».

On se croise, on forme des bandes de trois ou quatre, on se parle à l’ombre du Smartphone.

C’est la vie, sans enjolivement, dans ce qu’elle a de plus brut, de plus beau (les visages adolescents), et de plus tourmenté.

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©Lorenzo Castore

 

Tu as seize ans, tu cherches du travail, et tu sais qu’à la mine on a besoin d’apprentis.

Tu as quarante-sept ans, tu as déjà voyagé un peu partout dans le monde, tu éprouves chaque jour ce que le mot précarité veut dire, et tu photographies l’autre comme tu embrasserais ton propre frère.

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Lorenzo Castore, Land, texte Wojciech Nowicki, book design Aneta Kowalczyk, Blow Up Press / Museum in Gliwice (Poland), 2019

Découvrir Blow Up Press

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Lorenzo Castore – site

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©Stéphane Charpentier

Lorenzo Castore participe au projet Temps Zero 

Temps Zero – site

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©Lorenzo Castore

Aux éditions Noir sur Blanc, le magnifique Ewa & Piotr (2018) est toujours disponible.

Il s’agit d’un ouvrage constitué à la fois de photographies d’archives prises par Marian Sosnowski, père d’Ewa et Piotr, à Cracovie et dans la région de Bialka et Zakopane (Pologne) au cours des années 1950, et de photographies en noir et blanc prises par Lorenzo Castore dans leur appartement cracovien, entre 2008 et 2013.

« Aujourd’hui Ewa et Piotr, révèle l’artiste italien, ne sont plus ensemble. J’ai quitté pendant un certain temps Cracovie et durant cette absence, par un infâme tour de passe-passe et une honteuse connivence entre l’assistante sociale et les agents immobiliers, Ewa et Piotr ont été expropriés contre une somme dérisoire. A la suite de quoi, Ewa a été « déportée » dans une monstrueuse clinique psychiatrique où, en dépit de mes visites et de celles de Ludmila, elle n’a pas tenu un an. C’était révoltant de voir un esprit libre et formidablement excentrique comme le sien enfermé dans ce lieu de folie et de barbarie. il a été impossible de la sortir de là, et comment son tempérament anarchique aurait-il pu se plier à cet enfermement ? Elle est morte en décembre 2014. Piotr, en revanche, au lendemain de l’expropriation, a été, comme par magie, accueilli dans le programme de désintoxication qu’il espérait depuis tant d’années. C’est un autre homme à présent, d’une douceur rare, il ne boit plus, il a rasé sa moustache, il dorlote amoureusement ses plantes et nous passons quelques heures ensemble chaque fois que je vais à Cracovie. »

Ewa et Piotr, les voici, surgis des ténèbres, comme des personnages pénètrent sur une scène simplement éclairée par une poursuite.

Leur appartement est un capharnaüm, mais pourtant chez eux tout est élégant.

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©Lorenzo Castore

Ils sont enfants, jouant à la campagne, puis dans la dernière partie de leur vie, tels des fantômes terriblement présents.

Leur maman est photographiée assise sur l’herbe – par un mari probablement très amoureux – de dos, nue, la peau halée, les traces de son maillot de bain dessinant des délices.

Elle est merveilleuse, et indique ce qu’il ne faut pas perdre, au risque de se damner, la gratuité, l’innocence, l’érotisme.

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Lorenzo Castore, Ewa & Piotr, textes de Wojciech Nowicki et Lorenzo Castore, Les Editions Noir sur Blanc (Lausanne), 2018

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Se procurer Ewa & Piotr

 

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Matatoune dit :

    Magnifique. Belle découverte. Merci

    J'aime

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