Douceurs d’un homme génial, Luigi Ghirri par Claude Nori, photographe, éditeur

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© Succession Luigi Ghirri

« La rencontre quotidienne avec la réalité, les fictions, les ersatz, les aspects ambigus, poétiques ou aliénants, écrit Luigi Ghirri en préface de Kodachrome (1978), semblent rendre impossible toute sortie du labyrinthe dont les parois deviennent de plus en plus illusoires, au point que nous pourrons nous confondre avec elles. »

Malgré les apparences d’une étude de grande ampleur sur le devenir-monde du faux et la façon dont l’artifice et le kitsch modifient notre être au monde, Luigi Ghirri (1943-1992) ne pratique pas une photographie directement sociologique, surtout pas.

Son œuvre construite selon le principe de la sérialité (des motifs, des formats, des points de vue) interroge la banalité ordinaire de nos cadres de vie, non sans que pointe çà et là de l’ironie, voire des possibilités d’enchantement.

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© Succession Luigi Ghirri

Interrogeant le vide et l’ennui, ses images questionnent sans cruauté l’absurde de nos existences, et notre incapacité à communiquer en dehors des stéréotypes, la drôlerie involontaire du vivant subvertissant l’omniprésence des structures d’aliénation.

A la façon d’un archéologue du temps présent, Luigi Ghirri prélève des fragments, isole des sujets, relève les signes d’une mythologie pauvre constituant l’horizon de nos désirs à l’heure de la désappropriation générale.

On peut penser à la rencontre de la grande tradition photographique américaine (Walker Evans, Paul Strand) et du pop art sur une table de jardin en plastique, l’antilyrisme systématique s’ouvrant sur des trésors d’humour soulignés par le choix des compositions s’attardant sur l’incongruité de l’existant, la récurrence de la thématique des nains décoratifs peuplant les univers domestiques métaphorisant à la fois l’étroitesse des vies, et le désir maladroit d’en rire.

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Luigi Ghirri, Rimini, 1984 © Claude Nori

Il y a dans l’ambition artistique de Ghirri, géomètre de profession, une volonté d’archivage d’une réalité abordée dans toute sa complexité, et la répétition de ses scènes, jusqu’à la confusion entre l’original et la copie, à supposer que ces notions soient métaphysiquement pertinentes.

Le photographe Claude Nori fut avec Contrejour son éditeur français depuis 1973, mais surtout son ami.

Il dresse de lui un portrait libre, vivant, émouvant et souvent drôle dans Luigi Ghirri, L’Amico Infinito, bel ouvrage accompagné de photographies disant en noir et blanc la joie de vivre et la grâce d’être au monde ensemble, innocents dans un monde coupable.

Introït : « Ma fille Giulia a été conçue dans la maison de Luigi et Paola Ghirri à Roncocesi un après-midi du mois de mars 1996 dans la chambre du rez-de-chaussée qui était alors occupée par Elena Borgonzoni, la sœur de Paola. »

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© Contrejour Luigi Ghirri et Claude Nori, bords du Pô, 1990

Pour Claude Nori, Ghirri, c’est l’âme même de l’Italie, plus encore de Modène (tracer un cercle d’environ trente kilomètres autour de la ville), un certain art de vivre, de se parler, de se regarder, de se sourire, par exemple dans une petite trattoria des bords du Pô un soir d’été.

« J’ai toujours vu Luigi ainsi, un personnage de bande-dessiné déguisé en Donald Duck qui arpentait le monde en tous sens mais le plus souvent en marche arrière, un grand sourire sur les lèvres et les yeux vifs derrière une paire de lunettes rondes et troubles à travers lesquelles les images entraient dans son monde de fables. »

Tous deux ne cessèrent de questionner le médium photographique, et de penser en parallèle leurs propres recherches artistiques.

Composé de chapitres généralement courts, entrelaçant faits biographiques majeurs et anecdotes savoureuses particulièrement révélatrices, Luigi Ghirri, L’Amico infinito est un livre fraternel, combattant la nostalgie par la vigueur du témoignage engagé dans la restitution d’une force qui va, d’une énergie, d’une pensée à nulle autre pareille : « Géomètre, artiste conceptuel, photographe, théoricien, éditeur, organisateur d’expositions, Luigi transforma et fit exister en à peine plus de vingt ans la photographie italienne dans son pays et à l’étranger. Grâce à sa vivacité, son ironie, sa curiosité et sa culture toujours en ébullition puisée dans les livres, les albums, et les rencontres autour de lui, il entraîna dans son sillage tant d’intellectuels, de penseurs et d’artistes. »

Ghirri observe la réalité sans brusquerie, avec une sorte de calme souverain et de retrait empathique, dans « des couleurs volontairement sans effets chromatiques ».

Mais Luigi, c’est aussi Claude, et le portrait de l’un s’avère aussi celui de l’autre, leur complicité se nourrissant d’une même philosophie du regard, et d’un même amusement, profond et tendre, devant le façonnement par le Spectacle de la réalité, Ghirri agissant à la façon d’un Atget italien devant les signes de l’artificialisation du monde.

« Nous avions en commun cette attirance pour la plage, ce territoire privilégié où les hommes et les femmes abandonnent leurs vêtements, leurs fardeaux du quotidien et se livrent à des activités de grande liberté physique et de délassement, des festivités, des rencontres éphémères. Luigi photographiait souvent les personnes de dos, afin de leur donner plusieurs identités possibles. »

Il y a chez Ghirri une approche quasi alchimique de la réalité, dans la recherche d’une correspondance exacte, presque blanche, entre les espaces du dedans et ceux du dehors.

« Si l’engouement pour les tirages de Luigi s’est accentué avec le temps, aidé par une sorte d’évanouissement des teintes leur conférant une patine « vintage », ils demeurent le symbole d’une relation créative et amicale entre un tireur et le photographe mais surtout l’aboutissement d’une pensée sur la photographie poussée à son extrême accomplissement. »

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© Succession Luigi Ghirri

L’esprit de Ghirri n’est pas sans parenté avec celui du peintre Giorgio Morandi, soit une façon de regarder les objets les plus humbles comme s’il s’agissait de divinités au repos.
L’infini dans un ciel, un caillou, ou une théière ébréchée.

La lenteur dans la vitesse, la précision, l’organisation formelle des apparences.

On ne s’étonnera pas que Bernard Plossu fût aussi son ami – Claude Nori édita en 1979 Le Voyage mexicain -, rien de plus naturel, lorsqu’on apprécie à ce point la vie, la liberté, la marche, les chemins suburbains, Bob Dylan, et que l’on sait rire de tout, sans sarcasme.

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Claude Nori, Luigi Ghirri, L’Amico Infinito, textes additionnels de Michel Nuridsany et Jean-Claude Lemagny, Contrejour, 2019, 180 pages

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© Succession Luigi Ghirri

Editions Contrejour

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Se procurer Luigi Ghirri, L’Amico infinito

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Matatoune dit :

    Une exposition au Jeu de Paume – Paris l’an dernier a révélé son grand talent. Merci pour cette présentation

    J'aime

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