La poésie comme expérience, une nouvelle donne, par la NRF, revue apollinarienne

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« J’ai accompli mon devoir et fait la propagande du sens poétique qui est en train de se perdre par la faute des littérateurs et des intellectuels qui ont ourdi contre lui les puissantes armes humaines de l’ironie et de l’analyse. » (Federico Garcia Lorca)

Il me fallait ce matin des phrases intelligentes, raffinées, brutes, et des propositions, des pistes, des amorces de débats.

J’ai ouvert le numéro de mars de la Nouvelle Revue Française (NRF), entièrement consacré à la poésie, sa nécessité, sa disparition, son retour, et les exaspérations que, quelquefois, souvent, elle produit – trop de mots, trop de vérités courtes, trop de logiques faciles, trop de sentiments, trop de chichis formels.

L’avocat, écrivain et poète François Sureau (répondant à Michel Crépu) : « La poésie comme expérience a à voir avec le fait. Elle est le moyen de tenir à distance la masse de faits qui nous accablent, le parapluie contre les averses de merde dont parle Vargas Llosa. Elle est aussi l’amour de ce fait même, la préférence donnée à la matière existentielle sur l’idée, en particulier sur l’idée doctrinale. Chesterton a bien vu que le diable était moins dans le réel que dans l’idée qu’on s’en fait, comme les dingueries du siècle passé l’ont surabondamment prouvé. »

Pierre Assouline : « Jean Tardieu assurait qu’il y a poésie chaque fois qu’un mot en rencontre un autre pour la première fois. »

Joseph Pontus : « J’en reviens au Transsibérien. L’anecdote est célèbre. A Pierre Lazareff, lui demandant dans les années 50, je crois, s’il avait déjà pris ce fameux train, Cendrars lui répondit : « Qu’importe, puisque je vous l’ai fait tous prendre. » Voilà, c’est ça la littérature, c’est ça la poésie. Prendre un train que l’on n’a jamais pris avec Blaise et le petite Jehanne de France. Croire que la guerre est jolie avec Apollinaire. »

Place est faite à des poèmes – chacun choisira – de Maria Pourchet, Stéphane Bouquet, Valérie Rouzeau, Loïc Demey, Louise Dupré, Mélanie Leblanc, Bartabas, Marie Modiano.

Olivier Barbarant : « Que vaut un siècle dont les fils / souffrent tant qu’ils se font bûchers ? / Enfants, brûlez de colère / et de désir, mais laissez / l’ardeur à l’âme, à la langue, / et que d’étreinte seule / flambent vos paumes nues. »

Emmanuelle Pagano : « Dans une gare par terre, j’ai trouvé un de ces bracelets avec nom, prénom et numéro de téléphone que l’on met autour des anses de bagages, obligatoires depuis Vigipirate. Le nom et le prénom me plaisaient, je l’ai appelée. »

Wajdi Mouawad, dans un texte sublime (s’il ne fallait en garder qu’un) : « Enfant la violence ne m’a jamais étonné : il était normal qu’une bombe tombe, normal de se terrer dans des abris, normal que les gens s’expriment avec vulgarité. Il n’était pas étonnant d’apprendre que tel ami était mort ou que tel cousin avait été enlevé. Les visages dévastés de mes tantes et oncles, la folie qui a frappé mes cousins m’ont laissé de marbre et le désarroi dont j’ai été le spectateur privilégié relevait du cours normal de la vie. J’ignore si c’est là un trait propre à l’enfance ou une manière d’être qui me caractérise. J’ignore si c’est la violence qui a créé l’anesthésie ou si l’anesthésie fut un don qui m’a permis de regarder avec mépris la destruction de mon pays et la mort de ma mère. J’ignore donc si cette anesthésie est le fruit d’un système de défense ou celui d’une manière d’être, si elle est un réflexe psychique ou une déviance poétique. »

Plus loin : « Avant même l’idée d’être jeté sur les routes de l’exil, j’avais été chassé de l’intimité de ma maison en apprenant à détester un monde qui m’appartenait et auquel j’appartenais. C’est peut-être pour cette raison que je me sens aujourd’hui exilé de toute possibilité de poésie. Voilà pourquoi la porte de la poésie nécessairement reste close, car connaît-on tant de poètes qui sachent écrire dans une autre langue que leur langue maternelle ? »

Et : « Rentrant chez moi, chaque soir, il y a cette seconde fugace où je réalise combien l’existence de mes enfants est improbable tant j’ai conscience qu’ils n’auraient jamais dû exister, ils n’auraient pas dû devoir leur naissance à la guerre, à l’exil, à la perte de la langue. Ces deux enfants qui m’appellent « papa », bien plus que le fracas des bombes, m’étonnent. Le corps de ma mère, squelette dans sa robe de satin bleu, sous la terre montréalaise m’étonne. Cette guerre est mon humiliation ma honte et lorsque je regarde ma langue maternelle, elle est un éclat de fer rouillé entre mes gencives. Dire un mont en arabe c’est mâcher des rasoirs. »

George Séféris, ce « Baudelaire grec » (Pascal David), prix Nobel de littérature 1963, dans son journal (tomes à paraître aux éditions Le Bruit du temps) tenu du 16 février 1925 à sa mort en 1971 : « Voici ce que j’ai entendu aujourd’hui de la bouche d’un réfugié : ils avaient quitté Smyrne ; lorsqu’ils ont débarqué sur l’île de Chios, commerces, maisons, portes, fenêtres, tout s’est brusquement refermé devant eux. Lui et sa femme, au milieu du troupeau ; le petit, qui n’avait pas mangé depuis six jours, pleurait et faisait du raffut. La mère demandait de l’eau ; on a quand même fini par lui répondre, depuis une maison : « C’est un franc le verre. » Et le père de raconter : « C’est alors que j’ai craché dans le bouche de l’enfant, pour le désaltérer. » » (mai 1971)

Jean-Pierre Siméon (très bon texte intitulé « Retour du refoulé poétique ») : « Si art et culture sont récupérables par l’économique notamment via le divertissement culturel, même distingué (le spectaculaire est séduisant donc monnayable), la poésie quant à elle contrevient radicalement et définitivement aux injonctions de l’époque : incurablement non rentable, silencieuse, hors spectacle, exigeant l’arrêt, l’attention, l’effort. Le pire : elle ralentit la langue quand tout partout l’accélère ; là où il faut une langue efficace, univoque, transparente, elle est scandaleusement par nature le lieu de son opacification maximale. »

Encore : « Qui sont les poètes vivants qui, à l’instant où j’écris ces lignes, sont les plus lus aujourd’hui et lus au-delà du cercle des dits amateurs ? On peut le dire, chiffres en main : Cheng, Chedid, Juliet, Bobin, Velter, Goffette, Banu, Khoury-Ghata, Laâbi notamment. Leur postulation commune : un humanisme vigoureux et lucide, un appel à l’ouvert, source d’une spiritualité sans appartenance ni obédience qui oppose aux totems de l’avoir et du pouvoir le vœu d’une vie ramenée à son rythme essentiel. »

Guy Goffette : « J’aime assez, pour ma part, ce « précepte » de Michaux : « Le seul fait de se mettre à sa table avec la volonté d’écrire un poème suffit à le tuer. » »

Jacques Réda (éloge de son ami, le poète Lorand Gaspar, docteur à distance du grand Georges Perros) : « Cette cordialité s’accompagnait d’ailleurs d’une délicatesse naturelle, de cette discrétion qui distingue aussi les êtres que l’Histoire et leur propre histoire ont éprouvés, entretenant en eux certaine crainte de blesser par trop d’empressement Au reste sûrement natives, ces dispositions se trouvaient inscrites dans la finesse de ses traits, de son élocution et de la noble simplicité de ses gestes. »

Michel Onfray, n’étant pas à un paradoxe près : « Penser le monde, c’est toujours le versifier. »

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La Nouvelle Revue Française, éditorial de Michel Crépu, contributions de François Sureau, Maria Pourchet, Frédéric Verger, Pierre Assouline, Clémentine Beauvais, Simon Johannin, Thomas Clerc, Joseph Pontus, Stéphane Bouquet, Valérie Rouzeau, Loïc Demey, Louis Dupré, Olivier Barbarant, Emmanuelle Pagano, Mélanie Leblanc, Bartabas, Marie Modiano, Tarek Lakhrissi, Pauline Perrignon, Dominique Ané, Wajid Mouawad, Georges Séféris, Fouad El Etr, Violaine Huisman, Jean-Pierre Siméon, Guy Goffette, Jacques Réda, Michel Onfray, Gallimard, mars 2020, n°641, 224 pages

NRF – site Gallimard

 

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Barbara Polla dit :

    Merci pour ces textes !

    Moi, je voulais faire de la politique. Pour changer le monde. Oui, changer le monde, rien moins. Je voulais un monde plus libre. Aujourd’hui, je fais de la poésie, mieux, de la poétique – du grec poieo, je fais, je crée. Une poétique citoyenne. Une politique plus poétique. En un mot : de la poélitique.

    La poélitique ? Une politique plus poétique, plus vraie, plus juste et certainement plus pacifique. La terreur ne saurait émerger d’un marathon de poésie. Un travail constant sur la beauté de la forme ne saurait s’accommoder de la banalité du fond. Le rythme des alexandrins comme celui des haikus, la complexité qu’ils comportent, la concentration qu’ils nécessitent, la diversité qui est la leur sont incompatibles avec la vacuité de la pensée qui préfigure les extrémismes.

    La poélitique ? Une nouvelle donne, à inclure dans une prochaine revue apollinarienne…

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