En Autistan, par Lionel Jusseret, photographe

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© Lionel Jusseret

Il y a les livres de production courante, très bien faits, honorables, exaltants même, et il y a ceux qui comptent, se distinguant immédiatement des autres, parce qu’ils modifient notre perception, nous agrandissent en pensée et sensibilité, nous déroutent sans pour autant chercher à prendre le pouvoir sur nous.

Parce qu’ils sont plus seuls, plus nécessaires, plus existentiels.

Depuis l’exposition de son travail à la galerie Contretype (Bruxelles), j’attendais avec impatience la parution du premier livre de Lionel Jusseret.

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© Lionel Jusseret

Le voici, qui s’intitule Kinderszenen, Treize scènes d’enfants – aux éditions Loco -, comme un lied de Schumann, ou un geste pictural romantique.

Non au sens fade donné à ce mot par la sentimentalité mièvre, mais dans sa façon de désigner la rencontre du sublime et d’une forme d’effroi, de la puissance de vie humaine et de la nature souveraine, de la mélancolie et du dépassement de soi.

Depuis 2012, Lionel Jusseret photographie des enfants dits « autistes » lors de vacances à la campagne, ne masquant ni la différence, parfois radicale, ni la possibilité de monde commun – on peut songer à l’œuvre si libre de Denis Darzacq avec des handicapés, à celle de Julien Coquentin pour le travail des couleurs, à celle d’Arno Brignon pour la persistance d’un mystère rural fondamental, à celle de Stéphane Lavoué pour la dimension mythique.

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© Lionel Jusseret

Couchés dans l’herbe, ou protégés par l’émeraude végétale, ces enfants sont des Indiens, des magiciens, corps donnés/retirés, secrets, vulnérables et puissants.

Des planètes inconnues.

Des singularités frôlant ou heurtant d’autres singularités.

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© Lionel Jusseret

Des êtres dansant à la lisière du fantastique.

Grandioses, féroces, s’abandonnant, dans la nature grandiose.

Les ciels sont des limpidités cérébrales, des tempêtes sous un crâne, des prières.

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© Lionel Jusseret

Les tournesols parmi lesquels se perdre forment un chœur antique, ce sont des boussoles à consulter dans la désorientation générale et la perte des mots : « Eh, fils de Zeus, le chemin est par ici, laisse-toi guider ! »

L’un voudrait crier mais sa bouche est muette.

Rassemblé en position fœtale, le corps se souvient peut-être du lointain paradis utérin.

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© Lionel Jusseret

Musique des sphères incompossibles dans la symphonie du colza en fleur.

Des routes et des déroutes.

Des visages inquiets, et des carabidés à peine affolés.

Le pari des vacances en pleine campagne est double, à la fois d’allègement et de retrouvailles avec l’inentamé.

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© Lionel Jusseret

Dans la friction entre culture et nature, il y a ces enfants autres, témoignant de l’absolu de l’altérité, d’une butée fragile, et d’un partage bouleversant pour qui accepte de ne plus maîtriser les codes relationnels ordinaires.

Plus enfermés que nous, les normopathes ?

Je ne suis pas un spécialiste de l’autisme – peu me chaut l’étiquette -, j’écris peut-être des idioties, me répondra qui veut, qui s’insurge, ou qui se plaît.

Babouillec, auteure de Rouge de soi (éditions Rivages, 2018), jeune femme de trente ans, autiste diagnostiquée très déficitaire – elle compose ses textes à partir de lettres en carton disposées sur une page blanche -, écrit : « L’eau surgit au détour des images, / éclaboussant au passage la nudité / des perceptions réveillées en sursaut par / le vert généreux d’une minuscule grenouille. »

Chacun est là dans sa différence, son irréductible présence, son idiosyncrasie.

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© Lionel Jusseret

Ensemble dans la solitude, la rage de vivre, le désespoir.

« Dans les tranchées surréalistes de l’être humain, / l’œil goguenard de l’appareil photo devine / les contours de cette mise en abîme / et dans l’élan de cette capture, il nous ouvre / la voie mystérieuse d’un instant suspendu / et de toute sa fragilité. »

Lionel Jusseret saisit des moments d’échappées, des regards très intérieurs, des beautés d’enfants sauvages.

On cueille des fleurs, on les respire, on les rassemble en bouquets, on les jette dans l’air comme une offrande à la vie nue.

« Quel dieu visite ces furtives évasions ? »

Il s’est passé quelque chose dans le visage de l’enfant, mais quoi ?

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© Lionel Jusseret

Gardiens du royaume des ombres, quelques-uns vont vers la lumière, la terre, ce qui ne se nomme pas.

Ils pourraient vous bondir à la gorge, ou venir se réfugier dans vos bras.

Il y a des chairs mutilées, de la détresse, des refus de fond.

Il y a du sang et des paysages de ténèbres.

Il y a beaucoup de souffrance, et, parfois, la douceur de deux corps tentant de s’étreindre, ou de se chuchoter des mots inconnus.

Un chaton, un crapaud, un cheval, un pigeon, un enfant.

« A l’association J’interviendrais où j’ai photographié, travaillé et vécu pendant presque dix ans, écrit dans la postface de son livre Lionel Jusseret, j’ai rencontré des enfants avec autisme. Beaucoup avaient une forme d’autisme sévère, non verbale pour la plupart. Mais aussi d’autres enfants qu’on dit psychotiques, schizophrènes, avec trouble du comportement, maltraités, sans-famille, invivables, déficients et tout ce que notre société occidentale trouve de mots pour caser les incasables. Des malades. Et moi, plus je les vois et plus je trouve qu’ils ressemblent à des enfants. »

 

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Lionel Jusseret, Kinderszenen, Treize scènes d’enfants, textes Babouillec et Josef Schovanec, Editions Loco, 2020, 198 pages, 2020

Editions Loco

Site de Lionel Jusseret

Lionel Jusseret est dans la sélection actuelle du Prix Levallois

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Se procurer Kinderszenen

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. irene tetaz dit :

    Quelle force dans ces images.. Impressionnant, remuant, mais maginifique !

    J'aime

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