Les signes d’un pays, par Cyrielle Lévêque, photographe

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© Cyrielle Lévêque

La Conserverie, à Metz, est un lieu d’archives dites de famille créé en 2008.

Outre la gestion d’un fonds iconographique en expansion, cette structure associative se consacrant à la photographie vernaculaire est un lieu d’exposition, une maison d’édition, un centre de ressources et une librairie.

Fruit d’une résidence photographique et de collectes d’images d’archives entreprises en octobre 2019, La ceinture des vents, de Cyrielle Lévêque est un projet – porté notamment par la Conserverie, qui l’édite – concernant le territoire du Pays Haut Val d’Alzette, à la lisière des départements de la Moselle et de la Meurthe-et-Moselle.

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© Cyrielle Lévêque

Qu’est-ce que ce territoire au passé sidérurgique très marqué, entré dans un vaste processus de métamorphoses ?

Comment écrire l’histoire à partir des modifications de l’espace ?

Les photographies sont des indices, si ce n’est des preuves, des documents à déplier du regard, des intuitions à prolonger.

Attentif, dans la filiation de Michel Foucault, à ce que révèlent les marges, le ténu, les archives mineures, Philippe Artières approche ainsi le travail de Cyrielle Lévêque : « C’est un itinéraire sensible qu’elle a composé. Elle aime bien cette fonction de la photographie comme collecteur des signes. Elle a ainsi traversé et retraversé ces quelques vallons, saisi ces objets trouvés, glanés ces traces et ces marques. »

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© Cyrielle Lévêque

La photographe avance de façon heuristique dans ses recherches, les habitants savent, témoignent, n’attendent parfois que l’impulsion qui délivrera les souvenirs.

On attend d’elle qu’elle voie, mais vraiment, comme une voyante, disent-ils.

« Alors, continue Philippe Artières dans son très beau texte, elle y est retournée. Elle se souvient que c’était un jeudi d’octobre. Ce qu’elle voit ce jour-là dans son viseur et qui désormais marque nombre de ses images, ce sont des griffures. Elle découvre que ce territoire est comme griffé. Il y a des dizaines de griffures, formant comme de longs traits irréguliers, presque grossiers, se dit-elle. »

Il y a des vallons, des plateaux, des arbres plutôt jeunes, et des entrées de mines.

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© Cyrielle Lévêque

Il y a des enfants, à qui il faut transmettre, et des adultes à lire comme des paysages.

Tout est calme en apparence, les anciennes pistes menant à la mine, empruntées par les camions, sont désormais des tracés bucoliques.

Au printemps, les bouleaux resplendissent, on peut buter sur un fossile, le sol est calcaire.

Cyrielle Lévêque photographie un pays de travail (les fronts de taille d’anciennes mines à ciel ouvert), mais aussi un pays de souffrance (nécropole de Thil et ancien camp de concentration annexe de Natzwiller-Struthof).

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© Cyrielle Lévêque

Tout est aujourd’hui très beau, comme si les dieux se sentaient de nouveau bien ici, dans l’espace de la ceinture des vents.

On peut remercier sainte Barbe, et les plantes sauvages, et les mousses, et les roches rouges.

Grande respiration des fantômes et des herbes, des casques abandonnés des ouvriers des profondeurs et des bosquets, des anciennes voies de chemin de fer et des fissures souterraines.

Vu du ciel, le cimetière de Thil est une barque funéraire égyptienne échouée sur le flanc d’un coteau.

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© Cyrielle Lévêque

Cyrielle Lévêque ne fouille pas, ne triture pas, n’arrache pas, mais observe avec beaucoup de pudeur, de délicatesse, de soin un espace de mémoires, de fierté, de blessures.

Accompagnant ses photographies, les images issues d’albums de familles confiées par les habitants disent les liens, les jeux, les fêtes, les travaux, les bruits, les solidarités, les vacances, les transports.

Il y a peut-être des pollutions terribles, il y a sûrement des drames tus, des déchirures intimes, mais l’œuvre de Cyrielle Lévêque est essentiellement de réconciliation, de précaution et de grande sensibilité envers la terre, l’effort de l’habiter et de la déchiffrer, comme envers ceux qui y ont déposé leur vie.

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Cyrielle Lévêque, La ceinture des vents, texte Philippe Artières, création graphique Céline Kriebs, Les éditions de la Conserverie, 2021, 116 pages

La Conserverie

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Se procurer La ceinture des vents

 

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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Barbara Polla dit :

    Très beau texte, très beau travail, rare et tout en délicatesse

    J'aime

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