Jusque dans les pores des choses, par Sylvia Ney, photographe

©Sylvia Ney

« Pas si rêveur encore que l’on pense, je sais voir et voir comme voient les myopes jusque dans les pores des choses, parce qu’ils se fourrent le nez dessus. » (Lettre de Flaubert à Louise Colet, Croisset, 16 janvier 1852)

De l’autre côté de l’eau, livre merveilleux de Sylvia Ney, relève-t-il du genre – à définir – de la photographie littéraire à la française ?

©Sylvia Ney

Comment faire correspondre une œuvre ou univers littéraire et des images ?

Faut-il forcément l’appui d’un auteur du patrimoine, ici Gustave Flaubert ?

La production photographique s’invente-t-elle dans les absences et les blancs de l’écrivain, ou au contraire ses moments de bravoure ?

©Sylvia Ney

Comment perçoivent les photographes de sensibilité littéraire ? Leurs photographies ne sont-elles pas les moments d’une parole nourrie des phrases les plus vraies de la bibliothèque ?

Il y a indéniablement une famille du regard, qui rassemble (liste non exhaustive) des photographes comme Anne-Lise Broyer, Aurélia Frey, Marie Maurel de Maillé, Amaury da Cunha, Nicolas Comment, Julien Magre, Marilia Destot, et maintenant Sylvia Ney.

Chez eux, la pudeur est un principe, chargée d’une sensualité considérée comme une grâce, voire un salut.

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Chez eux, la délicatesse se nourrit d’ellipses, de frôlements, de tropes, de déplacements intimes.  

Chez eux, le contemporain se nourrit de culture classique.

Chez eux, la phrase photographique est une profondeur de musique d’abord légère, portée par la conscience des enjeux du langage, entre dialogue et incommunicabilité.

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Chez eux, tout est politesse, même quand il s’agit de se placer sur le théâtre de la cruauté.

Chez eux, l’hypnagogie est un état naturel, et la mémoire très intense, qui permet de maintenir un lien entre les vivants et les morts.

Chez eux, l’exil est ontologique.

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Y aurait-il une filiation entre les conteurs de l’amour courtois et ces troubadours cherchant du sens et du Jadis dans un monde de haute vulgarité, dans le contretemps d’une héraldique moderne ?

Y aurait-il comme un sourire dans le désespoir, ou une foi malgré tout dans la joie, telle qu’on la voit sur le visage de l’ange de Reims ?

©Sylvia Ney

Y aurait-il comme une volonté de refonder en images Thélème, ou Cythère ?

Mais, qu’y a-t-il donc de si désirable de l’autre côté de l’eau ?

Un territoire de vingt-huit photographies, non loin du pavillon de Croisset où séjournait l’auteur de Salammbô, dans une boucle de la Seine recelant des trésors de boue et de lumières.

©Sylvia Ney

Les arbres centenaires ont les pieds dans l’eau, tout est spongieux, atrocement mouillé, le vert lui-même est une coulure psychique désespérante.

Il y a la civilisation, les salons, les bals dans les beaux manoirs, et il y a la glèbe, la glaise, la glu du sol.

Les miroirs sont des personnes de sensibilité heurtée, qui se tachent avec le temps de champignons et de cris gris.

©Sylvia Ney

Le parquet craque, comme les falaises dans le vent, ou les os d’une belle alanguie qui bâille en se levant.

Son dos nu est froid, qui invite pourtant à l’amour, aux étreintes, à la fièvre.

Un cheval se couche près de la cathédrale de Rouen, des plies reposent sur la nappe de la cuisine, des pommes pourrissent dans la splendeur de leur déclin.

©Sylvia Ney

Attentive aux matières, aux peaux – fruits, eaux, écorces, épidermes, surfaces de toiles peintes – la photographie de Sylvie Ney fait entrer le spectateur dans un espace sacré, fait de monticules de foins et de cierges, de livres vermoulus et d’herbes fraîches, de chevelures répandues sur des draps blancs et de feux purificateurs.

La lumière est ici renoirienne, salvatrice, baptismale.

Une lettre brûle, où l’on peut lire ces mots de fidélité tirés du premier des Trois contes : « Félicité en coupa une grosse mèche, dont elle glissa la moitié dans sa poitrine, résolue à ne jamais s’en dessaisir. »

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Sylvia Ney, De l’autre côté de l’eau, texte Nathalie Epron, conception graphique Patrick Le Bescont, assisté de Céleste Rouget, Filigranes Editions, 2021, 64 pages

Filigranes Editions

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©Sylvia Ney

Sylvia Ney – site

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Sylvia Ney participe au Festival du Regard (Cergy-Pontoise), du 1er octobre au 21 novembre 2021

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Festival du Regard

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Se procurer De l’autre côté de l’eau

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Barbara Polla dit :

    Quel univers de rêve… Bravo Sylvia Ney !
    Votre art est une fête !

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