Vinaigrette, revue moléculaire de photo/poésie, par sa conceptrice Sandrine Cnudde

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Connaissez-vous Vinaigrette, petite publication associant poésie et photographie, dont Sandrine Cnudde est la conceptrice ?

Une feuille A4 pliée renfermant une photographie, un seul auteur par numéro, produisant à la fois le texte et la photographie, une parution tous les deux mois, la forme d’une lettre à poster, telle est cette revue originale, modeste et très séduisante.  

Vinaigrette ne se prend pas au sérieux, mais ne fait pas n’importe quoi, c’est une tentative de conciliation, réconciliation, découverte mutuelle entre deux arts communiquant trop peu.

Discussion avec Sandrine Cnudde, artiste adventice.

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Vous êtes à la fois poète et photographe – des recueils sont notamment publiés aux éditions Tarabuste, Lanskine et Po&psy/Erès. Cette double nature vous a-t-elle naturellement conduite à la création de votre revue intitulée Vinaigrette ?

En effet, c’est sur la base de ma propre pratique (recherche d’un dialogue entre poésie et photographie dans l’espace du livre ou d’une exposition) qu’est née Vinaigrette. C’est aussi sur une impulsion et un constat de méconnaissance réciproque entre les deux disciplines. Les poètes ont une complicité historique avec les peintres et beaucoup moins avec les photographes. De leur côté, les photographes sont dans l’ignorance quasi totale de la vitalité de la vie poétique (et la plupart des gens aussi, d’ailleurs). Je pensais qu’il était à ma portée d’inventer une forme où un artiste reconnu dans sa discipline (publié ou sensible au travail éditorial) se frotte à une autre pratique. Ainsi, la revue Vinaigrette invite un seul auteur par numéro, il produit à la fois le texte et la photographie. Une forme où les lecteurs finiraient par ne pas faire de différence ?

J’étais aussi en manque de courrier, de vraies lettres, de correspondance, d’intimité de « toi » à « moi », il se passe quoi ? Vinaigrette est pensée comme une lettre dont elle utilise les codes : une feuille A4 pliée renferme une photographie 10×15, timbrée, zou ! elle glisse dans la boîte tous les deux mois vers ses abonnés qui en sont tout heureux.

C’était en décembre 2019, j’avais du papier Fine Art sous la main, une bonne imprimante et une amie m’avait appris le pliage utilisé autrefois, avant l’invention des l’enveloppes. J’ai appelé un ami poète Rémi Checchetto pour le premier numéro, contacté les suivants qui ont tous immédiatement accepté. Il a fallu rapidement créer une association, Florence Grundeler une autre amie plasticienne, s’est associée pour devenir la présidente de Vinaigrette.

Je vous vois sourire…  « présider la Vinaigrette », « plier la Vinaigrette », « avoir une Vinaigrette sur le feu »… Le titre a un sens (on mélange deux ingrédients de base comme en cuisine) mais il permet une approche légère de ses deux expressions absolument respectables que sont la poésie et la photographie. Une vraie feuille de chou en somme, bien assaisonnée, qui permet de nombreux jeux de mots pour le plaisir de manier la langue et de la faire vivre sans couper les cheveux en quatre et de communiquer sur les réseaux sociaux avec joie et sérieux.

Quels ingrédients faut-il donc pour faire une bonne Vinaigrette ?

De la légèreté, de la finesse, de la simplicité pour le côté physique de l’objet, et de la générosité, une totale liberté, pour l’auteur. Au passage, les six auteurs de l’année sont contactés l’année qui précède leur contribution. Ça me rassure de savoir où je vais, d’avoir une carte du territoire de l’année Vinaigrette définie à l’avance. J’ai des envies audacieuses et des personnes plus ou moins célèbres (comme Howard Mc Cord ; Bérengère Cournut, Jérémie Lenoir, Pierre de Vallombreuse…). J’intercale aussi auteurs et autrices, et j’en profite pour faire un appel ici à des femmes photographes. La délicatesse et la précision de la maquette rendent la lecture facile, agréable, de qualité sans être précieuse (la lettre peut montrer des signes de son voyage et il faudra bien déchirer le timbre pour l’ouvrir…), quand elle arrive chez son lecteur, Vinaigrette transporte une intention, une attention particulière, celle de l’adresse. Elle peut être « ratée » ou un peu moins bonne (que quoi ?) à mes yeux et remporter néanmoins des suffrages enthousiastes.

Votre « revue moléculaire de photo/poésie » n’est-elle pas comme vous essentiellement nomade ? Comment se la procurer ?

Moins de vingt grammes, je rêve d’un tel sac à dos ! Vinaigrette, oui, est une revue dans l’esprit MUL (Marche Ultra-Légère) ! Oui elle voyage et beaucoup de ses contributeurs ont voyagé ! On peut acheter un numéro unique (5€) ou choisir de s’abonner (ou d’abonner un ami) pour 30€ (+ les frais de port).

Nous publions six numéros par an plus un hors-série gratuit.

 Je ne peux gérer les abonnements qu’à l’année, d’où l’intérêt de s’abonner en début d’année, mais si on s’abonne en octobre par exemple, on recevra les trois premiers numéros de l’année en plus du numéro d’octobre, puis décembre et le hors-série.

Pour plus de détail, le site de la revue vous redirigera vers la plateforme HelloAsso ou les coordonnées pour envoyer chèques et virements (on adore les petits mots !).

https://revue-vinaigrette.blogspot.com/p/abonnement.html

Vous citez André Breton : « La beauté sera CONVULSIVE ou ne sera pas. » Le principe même de votre approche de la composition photo-texte est-elle avant tout surréaliste ?

Cette citation était un choix d’Olivia Lavergne, photographe autrice du numéro 4 d’août 2020, je l’ai extraite de la page de texte pour la placer côté adresse. Bandeau discret mais bien lisible. Si la maquette est fixe : nom de la revue, numéro timbre et adresse au recto et texte/poème au verso, j’essaie de l’animer en fonction de la personnalité de l’invité et de ses désirs. Surréaliste, je ne crois pas, même si parfois, comme pour le dernier numéro de la formidable poétesse Hélène Sanguinetti, le texte évoque des éléments absents de l’image et des réminiscences en dehors de la photo au moment de déclencher. Le résultat (l’émulsion) est extrêmement étrange et émouvant. Sur-réel.

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Pierre de Vallombreuse est l’auteur du dixième numéro de Vinaigrette avec une très belle photographie d’une femme du Soudan du Sud datant de 1999 – une jeune Dinka veillant sur son troupeau. Comment choisissez-vous vos artistes ? Qui sont les précédents chanceux participant à votre collection ?

J’ai rencontré Pierre chez des amis qui venaient de recevoir leur numéro, il a adoré l’idée, j’étais bien assise quand il m’a lancé « j’adorerais faire une Vinaigrette avec toi ». (Moi aussi j’ai souri). Les auteurs de la première année 2020 étaient tous des amis. Pour 2021, je voulais joindre Howard McCord, auteur de la beat generation de 86 ans et en contactant sa traductrice (poète également), elle m’a informée d’un projet de traduction qui allait sortir en même temps que la Vinaigrette prévue pour lui. Formidables concours de circonstance. Comme la rencontre Bérengère Cournut autrice du #3 et Olivia Lavergne #4 se retrouve dans le livre de la photographe, Jungles Light Motiv 2020. Bonheur !

Sinon je lis beaucoup, j’habite près d’Arles et ses Rencontres, j’ai des listes d’auteurs au moins jusqu’en 2048, mais les photographes sont les plus difficiles à joindre, ceux qui sortent de mon premier cercle, comme on dit. Je choisis les univers que j’aime ou, au contraire qui frottent et bouleversent mes habitudes.  J’essaie de faire une place à au moins un auteur étranger et un auteur sensible aux peuples premiers.

Lorsque vous publiez Christophe Manon, y a-t-il une volonté de l’inciter à s’inventer aussi en photographie ?

Manon a un univers très particulier, une phrase qu’il faut l’entendre dire, longue longue, un torrent d’images archaïques (dans le sens qu’elles remontent de souterrains lointains à nos inconscients collectifs), mais surtout un sens de la fraternité unique. Je me demandais quelles mains il allait tendre à la photographie, il a esquissé le seuil d’un escalier d’une Via Paradiso italienne. Que se passe-t-il au tournant ? Pourquoi ce sépia ? N’est-ce pas les briques du mur le sujet, leur décrépitude affichée « paradis » ? Ses choix sont en partie décryptés dans son texte, des souvenirs d’une enfance fanée mais brillante de noms, de filles et de vin. Mais c’est mon interprétation.

Pourquoi avoir changé de papier pour le numéro 9 ? A combien d’exemplaires tirez-vous ? Qui sont vos lecteurs ?

J’avais créé la revue si vite (moins d’un mois pour imaginer, tester et réaliser la maquette, trouver les auteurs, constituer l’association, acheter les fournitures diverses, lancer la campagne d’abonnements) que je n’avais pas réfléchi à la qualité du papier A4 pour le texte. Je maîtrisais l’impression de la photographie mais le texte était imprimé en Allemagne sur une plateforme internet et un papier couché plus digne de la communication publicitaire que de l’édition artisanale. Pour les périodes de confinement qui, de toute façon m’auraient empêchée d’aller chez un imprimeur, c’était parfait mais dès que j’ai pu (janvier 2021), je me suis adressée à un imprimeur local avec qui j’ai choisi un papier Canson à base de fibres de bambou. La texture est très agréable et une fois la revue ouverte, elle se tient parfaitement, comme une petite sculpture. Elle a pris une belle identité en volume, une magnifique surprise ! Et je suis plus en phase avec mes compromis écologiques.

Je vais également proposer un coffret pour ranger les numéros dans une bibliothèque et les retrouver plus facilement que dans leur pochette offerte avec tout abonnement (en papier alimentaire, ça va de soi).

Le nombre de tirage était de 100 exemplaires mais dès le troisième numéro j’ai augmenté à 250. Je n’irai pas plus loin, le temps de pliage est déjà conséquent. Mes premiers abonnés étaient des amis qui ont parfois joué le jeu d’abonner des amis. Les nouveaux venus, comme pour le moment je n’ai pas fait de salon, je les rencontre lors de mes propres lectures. Le public est extrêmement varié, mais j’en connais personnellement une grande partie.

Un premier hors-série, plus grand, sur papier A3 plié, comprenant deux photographies, de Danièle Faugeras et Eric Le Brun, est paru en 2021. Pourquoi ce choix ?

Je voulais offrir un cadeau aux abonnés qui s’aventuraient à nos côtés. J’ai eu les yeux plus gros que le ventre…c’est vraiment une « Vinaigrette double crème » ! Avec le format A3, le pliage est un peu débordant et la mise en page fonctionne mal… j’ai atteint les limites de mes compétences graphiques.

Mon idée première était aussi de donner de la visibilité à la créativité des éditeurs qui sont souvent eux-mêmes de très belles plumes ou d’excellents photographes. J’ai invité mes éditeurs et amis Danièle et Eric à inaugurer la formule « hors-série ». Pour le prochain hors-série de janvier 22, Nathalie David (cinéaste à Hambourg) et Anne Portugal (autrice chez POL) s’emparent de tout l’espace de la page et préparent un quatre mains inédit.

Je reverrai la formule du hors-série après ce duo aussi pour des raisons économiques. Un A5 peut-être ? Je suis preneuse d’idées !

Vinaigrette est-elle une tiers-revue comme il y a des tiers-lieux ? Je parle ici avec la paysagiste-jardinière que vous êtes aussi.

Pour une ancienne collaboratrice des équipes du paysagiste Gilles Clément, inventeur des termes « tiers-paysage » et « jardin planétaire », je peux dire que vous visez juste, Fabien !

J’aime sentir la vie pulser sur les bas-côtés, à l’écart des grandes voies ou d’une trop grande lumière (mon agence de paysagiste s’appelait Terre d’Ombre) et l’underscape éditorial est tellement grouillant ces dernières années ! J’aime la débrouillardise, l’audace, et le petit grain de folie qu’on trouve dans de telles entreprises. La micro-édition souffre malheureusement de l’annulation successive de ses salons et de la possibilité de se faire connaître en dehors de ses cercles. Vinaigrette participera d’ailleurs à son premier événement national la semaine prochaine (38ème Marché de la poésie de Paris, Place Saint Sulpice, 20-24 octobre 2021). Une belle opportunité pour savoir si la recette peut attirer un public élargi. Je me demande si une manifestation de photographes pourrait l’accueillir. J’aimerais beaucoup.

Vous avez publié chez Light Motiv en 2018, Dans la gueule du ciel, livre de photographie montrant le Groenland malade. Avez-vous de nouveaux projets photographiques ?

Pour varier du « jour sans fin » de l’été groenlandais, j’avais commencé une série intitulée Let there be light représentée par la galerie Insula à Paris. Des photographies prises de jour sont artificiellement manipulées façon « nuit américaine » pour y insérer des mots très courts. L’ensemble crée une troisième image mentale, un récit que l’imaginaire du spectateur complète. Je continue ce travail avec le potager mis en place pendant le premier confinement et de façon plus large, j’explore ma relation au végétal et à l’enracinement. Passé tout juste la cinquantaine, je crois que ma boulimie des kilomètres s’engage désormais dans des formes adventices comme on dit en botanique !

Comment envisagez-vous artistiquement la fin de cette année et l’année 2022 ?

Grand merci de me donner l’occasion de parler du travail en cours. Il se base sur ma traversée à pied de la région Occitanie en septembre 2020 à la rencontre des paysages et de ceux qui les fabriquent (ou les transforment) : les paysans. Chez certains d’entre eux, j’ai fait étape et lu de la poésie amérindienne ancienne (transcription par des anthropologues de cérémonies diverses) et contemporaine. Je lisais aussi quelques-uns de mes poèmes inspirés de mon contact avec la nature et les hommes qui s’en…débrouillent. Cette expérience m’a confortée dans mon désir profond de partage simple au plus près du public. Les rencontres chez l’habitants réduisent considérablement les préjugés de part et d’autre et finissent autour d’une bonne table et parfois en chanson.

Pour être honnête, l’année 2020 a été particulièrement vide d’écriture. En 2021 j’ai heureusement eu la chance d’être invitée à faire plusieurs résidences qui m’ont redonné le goût et le plaisir d’écrire. Un livre est en cours, je ne sais pas encore quelle place aura la photographie, comment elle s’articulera entre la forme en vers libres de certains textes que je souhaite entrecroiser avec des poèmes plus rythmés ou plus courts, mais je sais déjà que le livre a deux parents ! Il s’agira d’une co-édition entre les éditions LansKine et l’association Binaros qui m’avait invitée à des lectures rencontres et qui avait motivé cette longue marche de mon domicile d’Uzès jusqu’à Bagnères-de-Bigorre, lieu du Salon du livre pyrénéen.

Un extrait (poèmes et photographies) est paru dans le numéro 5 de la magnifique revue Passe Murailles [éditée par la Maison de la montagne de Pau] en juin 2021.

Le livre en cours, devinez son titre… Bas-côtés. Il devrait paraître fin 2022.

présentation-revue

Propos recueillis par Fabien Ribery

Revue Vinaigrette numéro 10, Pierre de Vallombreuse, août 2021

Sandrine Cnudde – site

Revue Vinaigrette

Pierre de Vallombreuse – site

 

 

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Hélène D. dit :

    merci pour cette decouverte. Je me suis immediatement abonnée !

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