Bonnard, l’érotique de la lumière, une exposition au Musée de Grenoble

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« Le dessin c’est la sensation, la couleur, c’est le raisonnement. » (Pierre Bonnard)

A lieu actuellement au Musée de Grenoble, jusqu’au 29 janvier 2022, une exposition intitulée Bonnard. Les couleurs de la lumière, accompagnée d’un catalogue dirigé par les conservatrices Sophie Bernard et Isabelle Cahn, ainsi que par le conservateur Guy Tosatto.

Mais pourquoi nous faut-il Bonnard aujourd’hui, encore, toujours ?

Parce que le bonheur est rare, et qu’il sut le peindre.

Parce que la conjugalité n’est pas un long fleuve paisible, mais qu’elle dura, et que Marthe, son épouse, fut son modèle privilégié – des centaines de toiles et dessins.

Parce que la pudeur, parce que le désir et l’innocence ensemble – les photographies où tous deux sont nus dans le jardin évoquent bien entendu l’Eden -, parce que la couleur contre la douleur et les ombres.

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Nu au gant bleu, 1916, Pierre Bonnard

Parce que le mouvement, la vie, la beauté dans l’impermanence et le cycle des saisons.

Parce que l’ode horatienne devenue peinture.  

Parce que le feu du soleil du Midi.

Parce que le goût de la liberté, la dilution du moi dans la vibration du jaune.  

Parce que les miroirs créant l’unité de l’extérieur et de l’intérieur en un même espace mental.

Parce que les autoportraits de solitude.

Henri Cartier-Bresson a photographié en 1944 son atelier du Cannet, Brassaï en 1946, comme Bernard Plossu en 2020, qui regarde son jardin, le soleil sur une façade blanche, des volets verts, un escalier en pierre, des fleurs séchées posées sur une table en bois, dans un jeu de miroirs, de fenêtres et de portes, souvent ouvertes, structurant la vision.

Il y a des pinceaux, des tubes de peinture, et une série de trois interrupteurs ronds comme autant d’yeux mythologiques.

On reconnaît les lieux représentés dans les tableaux, sereins et beaux.

On le voit en couleur en 1946 dans l’objectif de Gisèle Freund, un an avant sa mort.

L’Amandier en fleurs – bonjour Mahmoud Darwich, bonjour Didier Ben Loulou – sera sa dernière toile.

Dans Racontars de rapin (1902), Paul Gauguin a eu ce mot, citation retrouvée par Philippe Lançon dans un essai introductif : « Ne vous y trompez pas, Bonnard, Vuillard, Sérusier, pour citer quelques jeunes, sont des musiciens, et soyez persuadés que la peinture colorée entre dans une phrase musicale. »

Le peintre lit Mallarmé, les symbolistes, Marcel Proust, le temps maléficié – deux guerres terminales – ne le concerne pas vraiment.

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La jeune fille aux bas noirs, 1893, Pierre Bonnard

Lançon toujours : « Je ne sais pas si Bonnard est un peintre du XIXe siècle [Picasso, qui ne l’aime pas, pense cela], comme on le lui a tant reproché ; mais je crois qu’il est un peintre du XXIe siècle, un siècle où dominer la lumière, les éléments et le temps, ne semble plus de saison. Les accueillir et les filtrer devient primordial, si possible en retrouvant la joie qui manque, qui manque tant et toujours – cette joie que Bonnard étend avec un luxe discret. »

Dans le même catalogue, décidément passionnant, Yannick Haenel évoque dans un texte intitulé Le feu des solitudes charnelles son obsession pour les nus de Bonnard, levant l’hypothèse de la féminité de la lumière : « Ils réveillaient mon regard, me lavaient des images qui prolifèrent autour de nous. Et puis ils étaient apaisants, sans négation : ils m’épargnaient leur nuit. »

Marthe est devenue toute la peinture, même quand les modèles portent d’autres noms.

Dans « l’érotique de la nuance » apparaît une nymphe de feu calme.

« L’acuité de la tension érotique chez Bonnard, écrit superbement l’auteur de A mon seul désir (Argol, 2005), prend la forme d’un guet perpétuel et d’une crue par laquelle le corps des femmes se détend sous l’étreinte de la lumière. Il y a chez lui un devenir féminin de la peinture. »

Les nymphéas de Monet – très belle vision de l’écrivain – se sont métamorphosés en corps de femmes.

Toute peinture réussie relève d’une cérémonie sacrée, d’un mystère antique célébrant la source même du désir, la joie de ce qui est et reste en présence avec et au-delà de la mort.

Bonnard Pierre (1867-1947). Paris, musÈe d'Art Moderne. AMVP2520.
Nu dans le bain, 1936, Pierre Bonnard 

Voici Bonnard l’alchimiste pour Yannick Haenel, dont la passion pour la peinture est une autre modalité de celle qu’il éprouve intensément pour la littérature.

Même salut, même fraîcheur, même hymne ininterrompu.

Bonnard retouchait parfois des années après ses peintures, non par maniaquerie ou vice de possession, mais pour les relancer et en rappeler la substance d’infini.

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Bonnard. Les couleurs de la lumière, catalogue de l’exposition éponyme dirigé par Sophie Bernard, Isabelle Cahn et Guy Tosatto, essais des conservateurs mais aussi de Georges Roque, Philippe Lançon, Véronique Serrano, Leïla Jarbouai et Yannick Haenel, portfolio de photographies de Bernard Plossu, In Fine éditions d’art, 2021, 328 pages

In Fine éditions d’art

Exposition au Musée de Grenoble – du 19 octobre 2021 au 29 janvier 2022 -, commissariat Isabelle Cahn pour le musée d’Orsay et Guy Tosatto/Sophie Bernard pour le musée de Grenoble

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Musée de Grenoble

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Se procurer Bonnard. Les couleurs de la lumière

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Didier Scaliger dit :

    Bel article sur ce peintre hédoniste, remède de tous les cafards

    J'aime

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