S’arrimer, se désarrimer, par Tiphaine Le Gall, écrivain, et Tereza Kozinc, photographe

©Tereza Kozinc

« Elle est la solitude dénuée de cause, sans même le maquillage de l’attente, qui s’offre au regard dans son vulnérable éclat. »

Que voit la romancière Tiphaine Le Gall face à l’île japonaise (territoire de Hokkaido) photographiée par Tereza Kozinc ?

Qu’a-t-elle compris du 2 au 14 février 2022, alors que se formulaient des phrases de l’intérieur même du silence et de l’effroi ?

Qu’a-t-elle accroché à ce haillon posé dans la moire comme un caillot sanguin circulant dans l’oubli ?

Et d’abord, qu’est-ce qu’une île ?

Un roc où exposer sa fragilité comme on abandonne un enfant mort-né.

Un visage, infernal, goyesque, grotesque.

Un théâtre.

Un charme.

Un avenir.

« Je dois partir à la nage, perdre pied avant peut-être de toucher terre, rompre avec le continent les attaches, tout ce à quoi l’on ne tient plus mais qui nous tient encore. »

Tereza Konzinc et Tiphaine Le Gall, précise leur éditeur Serge Airoldi – collection « Pour dire une photographie », Les Petites allées -, sont nées toutes les deux en 1985.

Cette année est peut-être celle du désarroi, et de la recherche de l’absolu.

Je suis un monde est une interrogation sur le lieu, l’habiter, la solidité – ou pas – de ce que nous prenons pour notre identité. 

Mais il y a plus encore qu’un mystère concernant la consistance du moi, il y a l’évidence d’une reconnaissance.

« Hokkaido, c’est la Bretagne du Japon, explique mon frère tokyoïte ; son indépendance bravache, son entêtement à l’insularité, son authenticité d’Epinal, et jusqu’à la réputation de son beurre et de son lait. Oui, cette île photographiée par Tereza, je l’ai aperçue en suivant les méandres de l’Aulne [Finistère], non loin du pont de Terenez qui relie le fond de la rade de Brest à la presqu’île de Crozon. Dans cette eau saumâtre des langues de terre apparaissent, intempestives, impropres aux cultures et à peine boisées, confondant les limites du rivage, jouant de la frontière, faisant du littoral un tracé indécis et capricieux. Oui, cette île a peuplé mes rêves d’enfant, et je la reconnais bien d’ailleurs, avec ses branches mortes couchées dans les alluvions, ses arbres maigres aux rameaux frémissants, ses abords marécageux et inhospitaliers. »

Cette pauvreté d’île qu’ont regardée intensément les deux auteures, la Slovène et la Bretonne, comme une résistance – doublée d’un glacé noli me tangere – est un drôle d’amer malade où accrocher la pensée alors que tout fuit.

La mer est étale, trop quiète pour ne pas être menaçante.

« On sait qu’il faut y plonger entièrement et cela est terrifiant. »

En breton, île se dit enez, entendez-y le souffle d’un départ sans retour possible, et de la liberté libre.

Je suis un monde est une étape dans une révolution intérieure.

Tiphaine Le Gall, Je suis un monde, photographie Tereza Kozinc, collection « Pour dire une photographie » dirigée par Serge Airoldi, Les petites allées, 2022, 30 pages

https://terezakozinc.com/pub-je-suis

https://www.lespetitesallees.fr/la-boutique/

Paraît le 18 août 2022 le deuxième roman de Tiphaine Le Gall, Le Principe de réalité ouzbek (La Manufacture de livres), livre remarquable – article à venir

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