Une femme vacille, par Tiphaine Le Gall, romancière

©Anne-Sophie Costenoble

« Aujourd’hui encore, quand je pense à Ismaël, le désir m’oppresse. Pas seulement le désir physique, charnel ; mais le désir de sa présence, de sa voix, de sa douceur, le désir des mots qu’il pose sur le monde, et aussi le désir de ses vanités, de sa démesure, de ses impossibles contradictions. »

Vous pensez peut-être qu’avec un titre pareil Le Principe de réalité ouzbek est un traité de métaphysique sur l’incommunicabilité, car, après tout, l’Ouzbékistan, c’est un peu l’Absurdistan, un pays situé nulle part et partout, et plus sûrement encore dans l’imaginaire.

Mieux qu’un traité saturé de glose, ce livre de la romancière Tiphaine Le Gall, dont j’avais présenté avec enthousiasme le premier livre, Une ombre qui marche (L’arbre vengeur, 2020), est une magnifique réflexion sur l’amour, conjugal et passionnel, doublé d’un portrait de femme, courageux, interrogatif, éminemment vrai.

Comme tous les grands livres, c’est aussi un éloge de la littérature dans sa dimension d’ouverture, sa capacité à élargir l’existence et à la comprendre.

Lorsque l’amour parvient à lier deux exils intérieurs, il y a danger pour l’ordre social, et les familles.

A la suite d’une rencontre amoureuse tellurique, ravageuse, cardinale, une jeune femme, ayant fraîchement obtenu l’agrégation de lettres modernes, cherche, pour sauver son couple et ne pas se perdre totalement, à rejoindre le lycée français de Tachkent, où un poste s’est libéré.

Quoi de mieux que la splendeur passée d’un pays de légende, certes ravagé par le rouleau compresseur soviétique, pour oublier ce qui a fait battre son cœur au point de le déchirer ?

Quoi de mieux que le conformisme au contact de l’exotisme ?

Quoi de mieux que le rien apaisé plutôt que le tout tumultueux ?

Il s’agit en quelque sorte d’un lancer de dés, d’un pari ultime, d’une tentative désespérée de réinvention de soi.

Le roman – une lettre de deux cents pages – commence alors que la candidate vient de se voir signifier un refus, nouvelle blessure qu’elle décide de ne pas accepter : le refus sera refusé, et la postulante prendra l’avion, c’est décidé, elle n’a pas le choix.       

Son compagnon est d’accord, les enfants sont prêts, et les valises préparées.

Se devant de justifier son geste, la narratrice s’emploie avec beaucoup d’habileté rhétorique à expliquer ce qu’est sa vie de femme, de mère, de compagne, d’amante, sans fausse pudeur, mais aussi sans craindre d’avouer ce qui intimement la bouleverse. 

L’un des termes essentiels du Principe de réalité ouzbek est le mot débordement.

Parce qu’ici tout est excessif et tout fuit, tout bouscule et tout est éperdu.

En ce sens l’écriture est une dernière digue, une façon de construire des lignes de sens quand la signification générale semble échapper.

Il y a dans ce livre une ébriété verbale proche de la folie qui touche au vif, révélant la richesse d’une vie intérieure parcourue de flux de conscience à la façon de Virginia Woolf.

La réalité de notre existence n’a-t-elle pas comme clef de voûte, pour nous qui sommes les héritiers du néoplatonisme et du roman courtois, l’amour ?

« Faire l’amour, est-il rappelé à la directrice d’un lycée lointain, figure de l’autorité, de la norme, de l’Etat, c’est fabriquer de l’amour, créer un sentiment là où il n’y avait que du désir. Faire l’amour, c’est révéler un appétit immense, un besoin que nous taisons, et qui bien souvent sommeille dans un recoin de nos entrailles. Faire l’amour, c’est s’offrir entièrement, pas simplement la nudité des corps ; c’est un don de soi complet, entier, sans compromis ni demi-mesure. C’est prendre conscience de soi. C’est exister en l’autre. Une manière de se prolonger, de faire l’expérience de la plénitude. Et c’est pourquoi faire l’amour n’a rien d’anodin. Rien de futile. C’est pourquoi l’acte amoureux est une si grande affaire. »

Entre Brest, où vit l’épistolière, et Tachkent, il y a toute la distance d’une voix cherchant à ne pas s’égarer totalement dans les hautes vagues de l’amour, une voix où les formules réitérées, ressassées, imposées, sont les effets d’une obsession suprême.

On devient peut-être écrivain pour se souvenir, par fidélité – le visage d’une grand-mère, une atmosphère, un trouble d’enfance -, mais aussi pour explorer l’inconnu en soi, se mettre à nu, déposer sa cuirasse.

On écrit comme on part, à la façon de Nicolas Bouvier – figure récurrente, et même protectrice, chez Tiphaine Le Gall -, pour se désensorceler de soi-même, se dépouiller, se désarrimer.

Alors, lorsque Mathias commet l’indiscrétion de lire les carnets de sa compagne, le monde s’écroule, le pacte de confiance est rompu.

Il y découvre matière à jalousie – il la trouvait distante, absorbée dans ses pensées, il comprend pourquoi -, mais le plus important n’est pas là, qui réside dans le viol d’un corps exposé dans toute sa vulnérabilité. 

« Pourquoi, lui ai-je demandé, pourquoi ? Et ma voix était implorante. C’était injustifié. Comme si, nous, les femmes, avions toujours quelque chose à nous faire pardonner. Comme si nous étions toujours déjà coupables de quelque chose que l’on ignore, et quelle insupportable tare que cette culpabilité de genre. »

Il n’y aura pas de retour en arrière, ce qui a été profané demeure souillé.

Tous les ponts sont coupés dès que commence la tragédie.

La peur, voire l’épouvante, occupe désormais tout l’espace, alors que l’on sait pourtant que c’est fini, que le couperet tombera, que le couple est désuni à jamais.

« C’est que nous sommes dans une détresse absolue, alors vous comprenez à quel point je peux avoir besoin du bleu de Samarcande ? »

Comment naît l’amour ? par un silence spécial, une voix, un regard, un abandon inattendu, une reconnaissance bien antérieure à toute psychologie ?

Ce mystère s’appelle ici Ismaël, brillant professeur à qui tout semble réussir, rencontré quelques années plus tôt lors d’une soirée.

Un homme habité par le sentiment poétique de l’existence, et pourtant empli de doutes et de solitude, qui peu à peu oubliera de se protéger face à la belle inconnue.

« Je ne comprenais pas ce qui m’ébranlait tant, je ne voyais pas que je l’avais surpris et qu’il avait baissé sa garde, se dévoilant plus qu’il ne voulait sans doute le montrer. Je ne me rendais pas compte que je l’avais vu cette fois-là sans calcul, sans masque, sans image composée par ses soins. Je l’avais découvert, sous un visage de sincérité, d’une vulnérabilité bouleversante. Et ce visage était en train de me trouer le cœur. »

Entre ces deux-là circulera un feu devenant bientôt brasier.

« Je découvrais une personnalité complexe, pleine des contradictions qui tourmentent les âmes habitées d’absolu. C’était un homme que je voyais très entouré, mais qui se révélait souffrir d’une insondable solitude. Il avait des amis partout, mais ne se livrait à aucun, brillait sans montrer sa face sombre, et je découvrais aussi les profondeurs obscures de son âme, la force noire qui irradiait, sa matrice, effrayante parfois, trouble de complexité, triste de désenchantement. Et je percevais aussi sa profonde candeur, sa foi inébranlable, sa capacité d’émerveillement, comme si son regard était neuf. »

Sincérité, parole libre, admiration réciproque.

« J’avais le sentiment très précis que, lorsque nous faisions l’amour, nous concourions à l’harmonie du monde. (…) Et nous étions aussi, en même temps, deux enfants perdus, qui ne comprenaient pas comment la bonté absolue, comment toute cette lumière, toute cette beauté qu’ils créaient pouvait être néfaste. »

Fragilité, fissure, baiser de tout l’être.

Dieu vomit les tièdes, aurait dit le Christ, mais aussi l’amour, qui outrepasse toute limite, parce qu’il est, plus que l’homme, n’en déplaise à Protagoras, la vraie mesure de toute chose.

Analyse très fine du sentiment amoureux, mais aussi de la difficulté d’être femme, d’être mère, d’être une compagne irréprochable, Le Principe de réalité ouzbek est un grand livre sur l’égarement, sur le désir, et sur la substance même de ce qui peut fonder une existence au-delà des semblants. 

« Quand le jour était gris, quand je devenais folle de son absence, j’allais nager. Je nageais sans m’arrêter, jusqu’à m’étourdir. Je cherchais à me confronter à mes limites, à trouver un passage, à forcer tout ce qui m’entravait, à vaincre la fatigue de mes muscles, le manque de souffle. Je voulais aller au bout, et sentir que la vie était là, encore là, palpitant en moi. »

Tiphaine Le Gall, Le Principe de réalité ouzbek, direction éditoriale et coordination Pierre Fourniaud, éditions La Manufacture de livres, 2022, 208 pages

https://www.lamanufacturedelivres.com/nos-auteurs/auteur/154/tiphaine-le-gall

Tiphaine Le Gall présentera son livre à la librairie Dialogues (Brest) le mercredi 7 septembre à 18h

https://www.librairiedialogues.fr/rencontres/27445/

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