Des poignées de riens, par Israël Arino, photographe

©Israël Arino

Invité dans le cadre de l’appel à projet « Chambre avec vue », lancé par le Centre d’Interprétation de l’Architecture et du Patrimoine (CIAP) d’Amiens Métropole, Israël Arino a parcouru l’année 2021 les trente-neuf communes de ce territoire, dont rend compte à sa façon silencieuse et solennelle le livre On nous a dit qu’il n’y a rien et nous sommes allés le chercher.

Accompagné par l’anthropologue Irma Estrada pendant trois de ses six séjours, le photographe catalan a certes cherché à comprendre la réalité des habitants et des paysages des lieux qu’il a arpentés, mais comme toujours chez lui nous sommes plus loin que la stricte réalité quotidienne, du côté du royaume des ombres, des atmosphères nocturnes et de la douce étrangeté.

Par la tonalité de ses images où règne un crépuscule métaphysique, par la paix émanant des scènes les plus simples, Israel Arino révèle la dimension sacrale de l’existence.

©Israël Arino

Pensées comme des énigmes à ne surtout pas déchiffrer, mais comme des acmés de présence, des stupeurs sans effroi, ses photographies disent le tout du rien, et la plénitude du vide.

Les blés sont mûrs, le paysage pourrait être celui du Midwest américain, les nuages sont rares ou très expressifs.

Verra-t-on apparaître quelque mennonite chapeauté ? Peut-être.

©Israël Arino

Comme tout territoire regardé à fond, l’Amiénois est le centre du monde, tout y est possible.

Il y a des personnages isolés faisant des gestes cérémonieux.

L’enfant jouant sur une route déserte n’est pas un enfant, c’est un dieu qui s’ignore encore.

Les courges parsèment le champ à la façon de boulets de canon, de grenades ou d’obus n’ayant pas explosé.

Ici, la terre fut jonchée de cadavres.

Sous les ballons de basket remisés dans les granges, il y a les têtes suppliciées de la Première Guerre mondiale.

©Israël Arino

Livre composé de nombreuses pages blanches, permettant de deviner en transparence l’image qui vient, et de se souvenir de celle qui fut, On nous a dit qu’il n’y avait rien et nous sommes allés le chercher est un refuge pour images fantômes.

Seraient-ce cela, les fameuses plaines élyséennes ?

Des flamants roses tels des blasons égarés, le paradis d’une palissade, une ligne de canards comme chez le maître Shoji Ueda.

Voici un pêcheur, probablement un nautonier, les royaumes souterrains possèdent de larges fleuves.

Qu’y a-t-il vraiment sous le voile recouvrant les semis ? Quel trésor ? Quels ossements ?

©Israël Arino

Qui réside dans le mobil home dégradé par le temps ?

Ici, tout est scène, instants suspendus, attente sans drame, noblesse des gestes et des visages, comme à l’heure confiante du Jugement dernier.

Ici, tout regarde depuis le sombre et la nuit intérieure, depuis la solitude et la grâce.

Rien ne presse, Henry Fox Talbot prépare son matériel depuis cent-soixante-dix-sept ans.

Vous avez vraiment dit qu’il ne se passe rien ?

©Israël Arino

Mais cette femme pythie, ce chien initiateur, cette église aiguë ?

She dances on Jackson écrit en images Vanessa Winship.

Ciels et pierres, terre et chair, herbes et eau, continue Israël Arino.

Un petit garçon se penche sur ses trouvailles rassemblées sur une table de pique-nique (des coquillages de cours de rivière), il se penche et se prosterne malgré lui, les piliers du temple invisible qui l’accueille sont les fûts des arbres qui l’entourent.

Des moutons se reposent à l’ombre d’un tilleul, et nous sommes soudain dans une pastorale, un espace enchanté, celui des contes picards et du merveilleux ordinaire pour qui a le cœur ouvert.

©Israël Arino

Certains détails peuvent paraître incongrus, ou drôles (les trompe-l’œil, un mégaphone géant), mais chez l’artiste absorbé dans la marche et la vision rien n’est appuyé, qui observe la façon fine dont les êtres et les chairs s’ordonnent.

La ruralité sous son regard est très belle, paisible, délicatement magnétique.

En postface, Irma Estrada écrit : « Dans cette démarche, aussi fragmentaire que globale, l’existence de petits vides apparaissait comme un champ des possibles. Les mystères et les tensions qui soulignent la fragilité du paysage, naturel et humain, ainsi que nos propres limites pragmatiques, se présentaient à nous comme des énigmes qui, loin de nous bloquer, nous permettaient de viser plus loin, à la recherche des nouvelles couches sédimentaires, moins manifestes, qui contribueraient à de nouveaux questionnements. »

Sur la couverture au dessin abstrait, il y a des traces formant des étincelles, comme des empreintes d’oiseaux dans une glaise argentée.

Rien n’est plus concret que l’ornithomancie.  

Israël Arino, On nous a dit qu’il n’y avait rien et nous sommes allés le chercher, texte (français/espagnol/anglais) Irma Estrada, conception graphique underbau, Ediciones Anomalas, 2022, 144 pages

https://www.edicionesanomalas.com/en/producto/on-nous-a-dit-quil-ny-avait-rien-et-nous-sommes-alles-le-chercher-2/

©Israël Arino

https://israelarino.com/

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Barbara Polla dit :

    Quel beau titre… on devrait toujours, aller à la recherche du rien…

    J’aime

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