
©Aurélie Scouarnec
Il y a le classique boring, chloroformé, sentant l’antimite, et le classique contemporain, relevant d’un inactuel, au sens nietzschéen, politiquement bouleversant, essentiel dans sa façon de proposer, presque spirituellement, une contre-allée.
Revêtir, d’Aurélie Scouarnec, publié par les éditions Rue du Bouquet, de mise toujours impeccable, fait indubitablement partie de cette seconde catégorie.
Nous pourrions être dans un tableau d’intérieur d’un peintre flamand du XVIIème siècle, ou dans quelque rush non monté par Alain Cavalier au moment où Thérèse, quittant ses habits laïcs, devient carmélite, mais non, nous sommes un peu partout en Bretagne, dans ces moments de préparation et d’attente, où, lors de festivités et championnats de danse organisés par des cercles celtiques, de jeunes femmes revêtent costumes et coiffes traditionnels.

©Aurélie Scouarnec
Le style d’Aurélie Scouarnec, fascinée par la façon dont les mains chorégraphient l’espace, est bressonnien, fait de silence, de gestes lents, d’attention aux matières et à la lumière touchant les visages.
On pourrait probablement faire l’histoire géomorphique de la Bretagne par le truchement de ses costumes – de travail ou de cérémonie – aux motifs faisant quelquefois songer aux reliefs et cours d’eau locaux, des motifs vivants, disponibles, à réactiver.
Il s’agit avec Revêtir, par-delà l’ethnogéographie, de contempler, en des images apparaissant sur un papier soulignant à la fois leur éclat et leur charge de mystère, des velours, des tulles, des formes géométriques pleines de grâce, des aiguilles et des épingles.
Il y a de la bénédiction quand la paume d’une main appuie sur le tissu d’une coiffe en exerçant une pression sur la chevelure d’une danseuse à l’instant de la pose.

©Aurélie Scouarnec
Les cheveux sont tirés, les traits graves et nobles, tout est de l’ordre du rituel, et d’une persistance de pratiques culturelles à travers le temps.
« Entre les mains des habilleuses, remarque superbement Shantty Turck – les textes, accompagnés de photographies issues des archives de l’autrice, sont imprimés sur un papier marron de texture plus rêche -, le corps s’adonne, en confiance, aux gestes experts qui, suivant le fil rouge des générations passées, l’accordent à sa vêture. Cette nécessité commune de couvrir le corps qui permet de rentrer dans la danse sociale, les habilleuses en connaissent tous les secrets. Ce sont les maîtresses de la métamorphose. Dans les coulisses du vêtir, se joue alors le passage du soi au nous, de l’individu à la communauté. Ce moment transitoire, voire initiatique, propice à l’introspection, est ici révélée avec grâce. Ce temps qui est si compressé aujourd’hui, est sous nos yeux suspendu, en image, consacré. »
Volupté des matières, impression d’offrande, instants soustraits à la profanation générale.
Finesse des nuques, pudeur, douce intimité.
Lumière de révélation, yeux fermés, regards intérieurs.

©Aurélie Scouarnec
« Je me souviens d’un détail, écrit dans un texte autobiographique Jane Sautière se rappelant avoir été photographiée en costume bigouden. La peau de ma tante était cuivrée et tannée par le vent et les embruns venus des prés salés. Or, lors de l’habillage, un de ses gestes avait découvert un morceau de peau invisible habituellement, un peu en dessous du cou, juste avant l’épaule. J’avais été saisie par le nacre de l’épiderme épargné par la rigueur du travail des champs, sa blancheur, sa finesse de soie. »
Se présentant pour la couverture et la quatrième de couverture cartonnées sur toile sérigraphiée pour une part, et photographie traitée en brillance pour une autre part, Revêtir est un livre à admirer, à lire et à toucher, proposant à son regardeur de prendre le temps de l’observation comme de la caresse.

©Aurélie Scouarnec
Quand nous courons à notre perte par excès de précipitation, cet ouvrage ouvre le domaine d’une royauté secrète.
Prendre soin de la vêture, de la pose, de l’autre, de la communauté.
Maintenant la danse peut commencer, et les visages s’éclairer d’une joie liant les jeunes corps à ceux de leurs ancêtres.

Aurélie Scouarnec, Revêtir, textes (français, breton, gallo, anglais) Jane Sautière & Shantty Turck, conception graphique Valentine Thebaut, éditions Rue du Bouquet, 2024, 144 pages – 700 exemplaires

https://www.ruedubouquet.fr/product/revetir-aurelie-scouarnec

https://www.ruedubouquet.fr/product/ferae-aurelie-scouarnec

©Aurélie Scouarnec
Lancement du livre à la librairie Artazart (Paris) mardi 22 octobre 2024 à 18h
https://artazart.com/shop/revetir/

©Aurélie Scouarnec
Exposition éponyme prévue aux Champ Libres (Rennes), du 11 mars au 14 septembre 2025

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