
©Arno Brignon
« Strike. Nouvel exploit bowlistique de Jospéhine. Après avoir perdu la première partie, je m’investis dans la revanche ; sans plus de succès, je reste bon dernier. Dans cette histoire, ce sont les filles qui ont la bonne trajectoire. »
US, c’est déjà un peu les States, mais c’est d’abord un pronom personnel pluriel, une parentèle, une petite communauté.
Les familles sont souvent les victimes collatérales des photographes aimant les voyages au long cours, et les résidences lointaines.

©Arno Brignon
En partant à trois reprises à partir de 2018 aux Etats-Unis avec son épouse Caroline et sa fille Joséphine, Arno Brignon a choisi d’entrer dans l’aventure américaine à trois, décidant de faire étape à Berlin, Brussels, Rome, Amsterdam, Paris, Lisbon, Dublin, Madrid, Luxemburg, Copenhagen, Athens et London, en un choix amusé de villes évoquant l’Ancien Monde que n’aurait pas refusé avec la malice qu’on lui connaissait Edouard Levé.
A l’occasion de son exposition à la Galerie Le Château d’Eau (Toulouse), les éditions Lamaindonne publient donc Us, beau livre aux images de nature cinématographique, en noir & blanc et couleurs, accompagné de nombreux textes, le photographe accordant un soin particulier à la double écriture visuelle et textuelle de ses expériences.
On peut penser pour la précision des compositions et la façon de travailler la lumière, à la fois comme matière de révélation et d’autonomie poétique, aux corpus (liste réduite) de Christophe Bourguedieu, Patrick Taberna, Ronan Guillou et Julien Coquentin, soit une communauté informelle de photographes abordant le spectacle du monde avec une extrême sensibilité, beaucoup de douceur, et une façon de laisser se déployer le mystère des êtres et des situations dans les ombres comme dans les surfaces colorées – Arno Brignon se plaît aussi à utiliser des pellicules périmées.

©Arno Brignon
L’artiste photographie un pays pluriel, entre lacs d’altitude et routes urbaines, maisons effondrées et chapelles proprettes.
Où est-on ici ?
La famille est un précieux amer dans la destinerrance, mais aussi la mélancolie, cette compagne si proche, que l’on soit en France, ou dans un bled paumé du Grand Ouest.
Voyager ensemble, c’est accueillir ce qui vient, tenter de se synchroniser, mais aussi peut-être parfois laisser le vide gagner nos espaces intérieurs.
Tout n’est pas passionnant, et pourtant il y a sûrement des trésors à dénicher sous la surface décevante des villes oubliées.

©Arno Brignon
Avec beaucoup de sincérité, Arno Brignon raconte à la fois l’Amérique d’aujourd’hui, ses rencontres de hasard, et la solitude générale, plaçant ses séjours sous les bons auspices de Wim Wenders et de Stéphane Lavoué (mais en moins sauvage).
« Je n’arrive pas, écrit-il en août 2018 alors qu’il est arrivé à Berlin (Etat du New Hampshire), à me départir de cette posture habituelle d’arpenter jusqu’à l’épuisement mes territoires photographiés. Au fil de mes voyages, je m’étais persuadé de mon aisance dans la confrontation à l’imprévu, je m’aperçois encore une fois de mon erreur. (…) Je tourne en rond, photographie les rues majoritairement vides, une silhouette apparaît parfois au loin. Je répète mes gammes d’une street photography sans âme. »
Moiteur.
Armes à feu.
Sensation d’épuisement.

©Arno Brignon
Grains des images : est-ce l’Apocalypse ? une pluie atomique ? une dystopie ?
Arrivée dans le Wisconsin (août 2022), et besoin de retrouvailles familiales : « De ces jours enfin passés en famille, un possible se précise. Je n’ai plus envie de partir en exploration sans les filles, j’ai envie de vacances, d’être ensemble. Amour et photographies pourraient-ils enfin former un couple ? (…) En partant en famille, j’ai quitté ma mue. Ma posture de photographe voyageur est la chrysalide que je laisserai en ces lieux. J’ai grandi d’avoir été ensemble. Des pas de côté nécessaires. Sans translation, je suis perdu. Sans Caroline et Joséphine, je n’aurais pas su m’affranchir des coutumes et topiques qui entourent ce pays trop familier. Elles m’ont évité une répétition sans âme, tel Sisyphe. »
Us n’est pas un reportage, ou simplement le reflet d’une vie de famille à l’étranger composée par un photographe s’interrogeant sur sa pratique et sa place auprès des siens, c’est une fiction peuplée de beautés disparates et étranges, lynchéennes parfois.
Pour un dernier voyage, vers l’Etat de Géorgie, faudrait-il voyager seul ?

©Arno Brignon
« Repartir seul m’apparaît comme une hérésie. Ce territoire s’est dessiné comme la métaphore de notre famille, de mon couple, avec ses grands espaces, ses villes trop denses, ses orages et ses lumières. Un seul choix : l’arpenter ensemble. »
Le plus difficile reste à faire : conquérir la paix intérieure, et construire les conditions d’un bonheur à deux, à trois.

Arno Brignon, Us, direction éditoriale David Fourré et Christian Caujolle, création graphique Frédéric Rey, relecture Stéphane Lay, Galerie Le Château d’Eau / lamaindonne, 2024, 134 pages

©Arno Brignon
https://www.lamaindonne.fr/produit/us/

©Arno Brignon

Exposition éponyme à la galerie Le Château d’eau (Toulouse), du 25 janvier au 17 avril 2024