
©Edouard Caupeil
« Car s’il est difficile de se libérer des stigmates de la négritude, il est évidemment aussi difficile de survivre aux illusions de la blancheur. » (James Baldwin, Chassés de la lumière)
Voici un livre passionnant, riches de propos et aux images impeccables.
Illusion, d’Edouard Caupeil, est un voyage dans le Sud des Etats-Unis, du côté de Mound Bayou, dans le Mississippi, première ville du pays entièrement administrée par des Noirs, et de la route 61, symbole d’émancipation pour une population fuyant depuis la Louisiane le ségrégationnisme pour le Minnesota offrant des conditions de vie meilleures.
Le journaliste Nicolas Bourcier (textes de haute qualité en fin d’ouvrage) cite le révérend Darryl Johnson : « Oui, il sait que Mound Bayou est un symbole oublié. Une ancienne icône rongée par la poussière, la mélancolie et l’ennui. « Mais elle est à nous ! » Jamais, explique-t-il, les Noirs n’avaient eu un lieu à revendiquer. « Nous étions un havre de paix. A nous de devenir cette nouvelle Jérusalem des Noirs américains ! » »

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Illusion, qui est aussi une enquête sur les traces de James Baldwin, de Birmingham à Tallahassee, n’est cependant pas qu’un reportage montrant les stigmates du racisme et les espoirs déçus, c’est aussi un ouvrage de dimension profondément poétique par son sens des couleurs, son art du cadrage, et sa capacité à saisir par le détail des corps, des paysages et des visages, la profondeur des blessures d’un peuple violenté.
Avec distance, sans pathos ou effet appuyé, Edouard Caupeil observe la diversité et l’unité d’une population abordée avec le plus grand respect.
Réalisées dans l’Amérique d’Obama (2008-2016), les images du photographe indépendant français révèlent avec beaucoup d’attention la réalité d’un Sud meurtri et pleinement vivant.

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Dans l’église baptiste de Montgomery (Alabama) où Martin Luther King officia de 1954 à 1959, un enfant au visage peint de blanc, portant nœud papillon rouge, accueille le visiteur.
Le rideau peut s’ouvrir, et le spectacle commencer, qui est parfois amer, entre fraternité et tensions, tendresse et solitude.
Un homme accroupit réfléchit (image de gauche) devant un arbre (image de droite), planté devant une construction, rappelant – comment les oublier ? – les gibets atroces.
Dans un club mythique d’Atlanta, deux hommes s’enlacent.
A Poor Monkey (Mississippi), Edouard Caupeil photographie l’un des derniers « juke joint » de la région : c’est, comme l’indique la légende en fin de volume, un lieu précieux où l’on chantait le blues.
Dans le journal qu’il a tenu lors d’un de ses derniers séjours, celui-ci raconte : « Ce soir, c’est jeudi et le jeudi c’est « Poor Monkey ». Un jour par semaine, ce cabaret historique « juke joint » attend ses habitués. C’est une petite baraque de planches de bois avec des peluches accrochées au plafond, un DJ et un billard avec des queues coupées pour ne pas toucher les murs trop proches. Comme la légende le précise What happens at the Poor Monkey, stays at the Poor Monkey. »
Illusion procède par signes directs, allusions, métaphores : une femme au dos courbé devant chez elle, le pont Edmund Pettus – du nom d’un ancien responsable du Ku Klux Klan – évoquant la fameuse marche de Selma à Montgomery en 1965, des jeunes sans véritable occupation, seuls ou ensemble.

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Un coiffeur de Birmingham (Alabama) témoigne : « La violence est peut-être moindre, mais elle est toujours là. »
On attend, on se regroupe, on vaque à ses affaires.
Pas de passéisme ici, mais de la contemporanéité, de la clarté dans les images, une douceur ferme dans la composition.
Les lumières sont très belles, rien n’est perdu, l’Amérique est malgré tout un grand pays prônant l’égalité.
En couverture, la photographie d’un alligator mississipien albinos conservé à l’Académie des sciences de Californie rappelle la férocité des Blancs, aujourd’hui vulnérables au point de chercher à se parquer.

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Trop de turpides ont été commises, il faudra payer, réparer, se faire pardonner.
Helen, une des gardiennes de l’histoire officielle de Mound Bayou, analyse : « Un enfant ne naît pas raciste, il faut lui avoir dit que le Noir est mauvais, néfaste. C’est une éducation au racisme qui continue de perdurer dans le Mississippi d’aujourd’hui. »
En choisissant l’angle de la beauté, notamment par la maîtrise du format carré et la luminosité de ses plans, Edouard Caupeil désamorce l’affliction possible par le désir de partage et de communauté, humaine, universelle.

Edouard Caupeil, Illusion, textes d’Edouard Caupeil et Nicolas Bourcier, Editions Contrejour, 2024, 128 pages
https://www.editions-contrejour.com/catalogue/

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