
La Maison du pendu, 1874, Paul Cézanne
« La vérité, c’est qu’il voudrait ne jamais revoir la ferme de Douve. Il voudrait disparaître sans laisser de traces, s’effacer pour lui et les autres – tant pis s’il ne revoit plus les visages qu’il aime. On peut aimer dans la distance. La lâcheté, c’est faire ce que les autres attendent de nous et nous en tenir à ça. Vider la fosse à purin. Scier les cornes des bêtes. Mater le grand taureau et se coucher dans la sueur et l’ennui, après des heures qui nous ont semblé être des siècles. Le courage, à l’inverse, c’est aller dans le dur de soi. Dans sa peine et sa joie. Entendre ce qu’il y a en nous et le suivre quel qu’en soit le prix. »
Haute-Folie, d’Antoine Wauters, est un livre remarquablement écrit, et composé.
Il est de dimension gionesque, ogresque, mythologique.
On pense pour l’art du récit à ces grands conteurs que sont Pierre Michon, Pascal Quignard, Erri De Luca.
Chaque paragraphe pourrait être recopié, la langue y résonne d’un mystère fondamental qui est celui de sa provenance.
Règne dans cet ouvrage l’énigme des destinées en ce qu’elles charrient de généalogie et de tragique.
Haute-Folie fonctionne par séquences narratives clairement circonscrites tout en ménageant des points de stupeur, et de ruptures soudaines qui claquent dans l’esprit comme des gifles données par le fatum lui-même.
Il est question ici d’humiliations, de meurtre, de drames tus.
Comme chez Hesse, Joseph, le protagoniste, vit une expérience initiatique.
Ascèse, maigreur, entrée au désert : la recherche de sainteté est-elle la solution ?
Quand une famille a été frappée de malédiction, la rédemption réside-t-elle dans le bien-dire, le bien-nommé, de qui en narrera les épreuves ?
La sagesse est-elle un feu brûlant l’ensemble de nos nœuds psychologiques ?
Il faut parler, briser le silence, plonger au cœur de la mémoire familiale.
Exhumer des cadavres, sortir des trous d’ombre des enfants morts, rassembler les tessons de nos douleurs informulées.
Dans Haute-Folie, qui est le nom d’une ferme, la terre est gorgée de sang, comme du chant du monde.
Les êtres y sont hagards, perdus, habités par une faille qui les isole et leur fait prendre la fuite.
Il y a Gaspard, qui perd tout ; son épouse Blanche, vaillante et vengeresse ; leur fils Joseph, bientôt orphelin ; sa sœur Jeanne, née sur la route de la désolation, à peine vivante ; Léo, le frère de Gaspard ne supportant pas de l’avoir perdu ; son épouse Anna ; Jean, copain de Joseph ; la cousine Fermine, blonde et amoureuse ; Esther, une géante dont les lèvres du bas sentent si bon ; Juliette, qui veut un enfant ; et les gens, les voisins, les yeux qui épient et commentent, « un peuple de punaises de lit ».
Il y a des bêtes qui partent en flammes, d’autres qu’on vend, et un homme qu’on égorge comme à l’abattoir.
Un autre s’est pendu.
Passent des démons, soldats de la Wehrmacht.
Des pages écrites en italique ponctuent les chapitres – on ne comprend qu’à la fin de l’ouvrage de quelle voix elles émanent.
Dans Haute-Folie, on écrit des lettres, qu’on déchire parfois, on parle à un psychiatre, on tient un journal, on cherche à communiquer dans l’incommunicable.
Mais, n’est-ce pas cela, le sens même de la littérature ?
On s’aime mais l’on se quitte, parce qu’on a déjà tout perdu.
« Je crois que certains êtres ne nous quittent pas, même quand ils meurent. Ils disparaissent, or ils sont là. Ils n’existent plus, or ils rôdent, parlant à travers nous, riant, rêvant nos rêves. De même, quand on pense les avoir oubliés, certains lieux ne nous quittent pas. Ils nous habitent, nous hantent, au point que je ne suis pas loin de croire que ce sont eux qui écrivent nos vies. La Haute-Folie est un de ces lieux. Toute notre histoire tient dans son nom. »

Antoine Wauters, Haute-Folie, Gallimard, 2025, 172 pages