Vouloir Camus, par Youness Bousenna, écrivain

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Agrigente, 1954, Nicolas de Staël

« Quand une fois on a eu la chance d’aimer fortement, la vie se passe à chercher de nouveau cette ardeur et cette lumière. » (Retour à Tipasa, in L’Eté, 1954)

Albert Camus, L’éternité est ici est un essai passionnant de Youness Bousenna, auteur du remarqué Les présences imparfaites (Rivages, 2024, prix Fénéon).

Publié une première fois en 2019 aux Editions Première Partie, cet ouvrage est repris par Rivages avec une postface bienvenue concernant les impensés coloniaux d’Albert Camus.

Youness Bousenna rappelle le grand projet camusien d’une pensée de la liberté se développant en trois cycles comprenant, pour chacun, un roman, une pièce de théâtre et un essai : l’absurde, la révolte et l’amour (partie interrompue par la mort prématurée de l’écrivain victime d’un accident de voiture en 1960, à 46 ans).

Ce sont donc Le Mythe de Sisyphe / L’Etranger / Caligula ; L’Homme révolté / La Peste / Les JustesL’Etat de siège ; Le Premier Homme.

Camus l’héraclitéen cherchait l’unité entre l’infini symbolisé par le culte du soleil diluant le moi et le fini des urgentes préoccupations temporelles : solidarité avec les opprimés (dénonciation de la misère en Kabylie dans ses articles parus dans Alger républicain), lutte contre les totalitarismes, défense de la justice (la peine capitale l’horrifie).

« Une œuvre d’homme, écrivait-il en préface de L’Envers et l’endroit (1958), n’est rien d’autre que ce long cheminement pour retrouver par les détours de l’art les deux ou trois images simples et grandes sur lesquelles le cœur, une première fois, s’est ouvert. »

Grand sportif, Camus aimait le football et la natation dans le port d’Alger, mais la tuberculose contraignit son corps, allant jusqu’à l’empêcher de passer l’agrégation de philosophie, l’administration se refusant à valider un candidat selon elle trop fragile.

Contre le rationalisme asséchant, l’idéologie des passions abstraites, et le culte du progrès aveugle menant à Hiroshima et Nagasaki, le jeune Résistant devenu journaliste (notamment pour Combat, dirigé par Pascal Pia) rappelle la nécessité d’un engagement aussi bien intellectuel que physique, sensuel, pleinement incarné.

Passée auprès d’une mère illettrée quasiment sourde, et d’une grand-mère très sévère, son enfance, se déroulant dans le quartier populaire de Belcourt à Alger, fut d’une grande pauvreté excluant tout superflu.

Son père, enterré à Saint-Brieuc, mourut au front de la Première Guerre mondiale, alors qu’il n’avait pas un an.     

« Camus, précise Youness Bousenna, éprouve envers sa mère une immense tendresse muette. Le 16 octobre 1957, lorsqu’il déjeune dans un restaurant parisien et apprend sa désignation au prix Nobel, il envoie aussitôt un télégramme à Alger : ‘Maman jamais tu ne m’as autant manqué.’ »

Soutenu par son instituteur Louis Germain, qui parvint à convaincre sa famille de le laisser poursuivre ses études, en l’aidant à obtenir une bourse, Camus fit d’excellentes études, et découvrit notamment l’horizon infini de la bibliothèque.

« Sans vous, lui écrit-il avant de se rendre en Suède pour y chercher son prix, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, rien de tout cela ne serait arrivé. »

La culture du jeune Camus impressionne, il célèbre Malraux et clame son admiration pour Jean Grenier, auteur d’une oeuvre solaire et de pleine intégration des processus du vivant : Les Iles (1933), Inspirations méditerranéennes (1940), L’Esprit du Tao (1957).

Dire oui à la vie et à la simplicité, se baigner nu dans une orgie d’eau et de lumière.

Chercher l’équilibre entre le dionysiaque et l’apollinien, accepter avec les Grecs la limite humaine – surtout pas d’hubris -, s’accorder au mouvement perpétuel dans l’unité (Empédocle), telles pourraient être les coordonnées essentielles de sa pensée de Midi.

Acquiescer, malgré l’absurde, et savoir se révolter, au nom de l’amour.

Il convient d’être Sisyphe heureux, n’est-ce pas ?

Après avoir analysé la thèse aujourd’hui répandue d’un Camus ayant une relation ambiguë avec le colonialisme, Youness Bousenna écrit superbement, en conclusion de son livre : « Au temps de la destruction des conditions mêmes de la vie sur Terre, nous avons encore besoin de Camus pour opposer à la « théologie masquée » de l’histoire et de son prétendu progrès, le sens antique de la limite et la « transcendance horizontale » que lui inspire la nature, son énigme et sa beauté. Nous avons enfin besoin de Camus pour nous rappeler, dans notre siècle de prédation et d’empires, la modeste puissance de son « utopie relative » pour laquelle il plaidait contre les totalitarismes. Une utopie faite de fraternité, de révolte contre l’injustice et d’une foi inébranlable. Car, même quand tout est noir, demeure au fond du fond de chaque être un « très vieil et très morne espoir ». Pour tout cela, malgré tout, et parfois malgré lui, il nous faut vouloir Camus quand même. »

Youness Bousenna, Albert Camus, L’éternité est ici, collection dirigée par Emilie Colombani, Rivages poche, 2026, 144 pages

https://editions-rivages.fr/collections/rivages-poche

https://editions-rivages.fr/auteurs/youness-bousenna-013873

https://editions-rivages.fr/catalogue/albert-camus-leternite-est-ici-021582

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