Vies populaires, par Stéphanie Lacombe, photographe

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©Stéphanie Lacombe

« Mathilde aime Fabien ; elle aime leur maison au milieu des bois, les étoiles, les ruines et les personnes âgées. En revanche, elle n’aime pas les enfants au supermarché. »

Première monographie de Stéphanie Lacombe, Haut les cœurs est une vision pleine de grâce, d’humour et de délicatesse des Hauts de France.

S’attachant à rendre compte, sans aucun misérabilisme, de la vie quotidienne de personnes vivant en mobile homes (série Immobile home), fréquentant un supermarché, L’Intermarché de Saint-Erme (Hyper life), et se débrouillant avec la précarité dans la Somme désindustrialisée autour de la commune de Flixecourt, près d’Amiens (Somme toute), l’artiste née à Figeac met en scène des personnages.

Les cadrages, poses et lumières sont très cinématographiques, la fiction et le jeu étant ici abordés comme un espace de liberté.

Nombre d’images sont accompagnés de courts textes, fruits de la rencontre avec les habitants.

« David veut devenir chauffeur routier. Pour cela, il fait son stage d’apprentissage chez Maurice. C’est un bon gamin, mais il s’endort souvent sur le fauteuil passager. »

©Stéphanie Lacombe

On pense à la photographie sociale anglaise, mais dans un versant bien moins caustique ou accablant que fraternel.

Stéphanie Lacombe photographie la vie populaire, les corps invisibilisés, les chaises longues, les animaux domestiques, et les jardins proprets.

Aucune volonté de satire ici, mais quelque chose de l’ordre de la common decency orwellienne.

Chacun chez soi, mais avec les autres, les palissades ne sont jamais bien hautes (Immobile home).    

Les enfants s’amusent avec un requin en plastique, les aînés se retrouvent à l’heure de l’apéro, on bronze bien à Berck, n’allez pas croire.

Le supermarché de Saint-Erme est un vrai théâtre, non pas regardé par la photographe avec platitude mais comme un spectacle plein de couleurs, avec des personnages attachants.

Des solitaires, des groupes d’amis, des amoureux.

On s’y aère, c’est un lieu de sociabilité, il n’y en a pas tant que ça dans le coin.

Corentin et son beau-père Frédéric viennent ensemble une à deux fois par jour, même le dimanche matin. Avant la fermeture, ils viennent pour des croquettes du chat.

©Stéphanie Lacombe

Valentin est un beau gosse, veste ouverte sur un torse glabre sur lequel pend une croix, sa fureur de vivre s’exprimant en voiture sans permis.

« Denis attend son épouse en compagnie de Lola, un Cavalier King Charles qu’il a acheté 1200 euros. Pour arrondir sa retraite, il vend du bois de chauffage, ainsi que des œufs et des légumes de son jardin. »

On vient en voiture, on fait le plein, on glandouille.

Les lumières sont soulignent la sensualité des êtres et des lieux, sans systématisme, faisant penser aux œuvres de Ronan Guillou et Christophe Bourguedieu.

©Stéphanie Lacombe

Les corps occupent l’espace des automobiles et du parking comme s’il s’agissait d’une scène de téléréalité, mais non, c’est simplement la vie telle qu’elle est, certes transfigurée par le travail de l’artiste.

Nous sommes maintenant du côté des maisons ouvrières de Flixecourt, des murs de briques, des scooters, des vélos.

Si Bruno Dumont avait tourné là, il aurait été probablement moins empathique.

Les maisons sont peut-être parfois insalubres, mais Stéphanie Lacombe s’intéresse bien moins à cela qu’à la façon dont chacun bricole son existence et invente des interactions avec les autres.

©Stéphanie Lacombe

Au Aldi, la bourriche d’huîtres est à 10,52 euros, le citron offert en sus.

Qu’est la fanfare devenue ?

Chômage, petits boulots, dérives diverses.

« Nelson a deux frères. Ses parents les ont appelés John et Wayne pour rire. Toute la famille participe au remboursement des sept crédits à la consommation. Nelson donne sa bourse scolaire. L’école, en réalité, ce n’est pas son truc. Il reste à la maison, joue à la console et s’occupe de Sky, sa chèvre. Faire tatouer Amour sur son front, c’était coup de tête. »

Attente, ennui, manque d’argent.

La kermesse s’installe, la vie passe, mais Dieu n’est pas encore tout à fait mort.

Dans sa belle préface, Emmanuelle Hascoët écrit : « Mue par une colère créative lorsqu’elle constate le refus de comprendre ce que pallier des difficultés économiques peut concrètement signifier, Stéphanie Lacombe façonne des images-uppercut en réaction à ce manque d’empathie [de ceux qui dénigrent les vies aux fins de mois difficiles, voire impossibles]. Elle donne à voir ceux qui besognent, ceux qui charbonnent, ceux qui se situent en marge du marché du travail et ceux qui en sont dépourvus. Elle entreprend une mise en lumière des diversités pour faire exploser les classifications imposées, les mises en cage. Les images cognent pour dire ce que vivent mille vies, se partagent mille situations, se posent mille contextes. »

Une douce colère, une colère douce, une volonté de vérité, pas de vérisme.

Stéphanie Lacombe, Haut les cœurs, préface Emmanuelle Hascoët, conception éditoriale Richard Volante et Yves Bigot, photogravure Pascal Jollivet, relecture Nelly Cariou, Les Editions de Juillet, 2026

https://stephanielacombe.com/

https://www.editionsdejuillet.com/products/haut-les-coeurs

https://www.fovearts.com/

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