Une alter-histoire, de soi, du monde, par Pierre Singaravélou, historien

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Carte marine (rebbelib), îles Marshall

« Aussi, discrètement, un petit bout du sud-est de l’Inde paternelle se loge dans mon Sud-Ouest maternel. La cuisine au curcuma se marie parfaitement au vin des Graves et au goût iodé des huîtres du bassin d’Arcachon, dont j’ignore alors qu’elles sont japonaises. » (Pierre Singaravélou)

Issu d’une conférence donnée en août 2024 au Banquet du Livre, à Lagrasse, De quoi l’histoire est-elle faite, sinon du monde ? n’est pas qu’un livre d’historien, c’est un livre d’écrivain très attentif à sa phrase, à ses descriptions, à ses narrations, au maniement des idées.

Avec cet opus publié par Verdier, Pierre Singaravélou, spécialiste des empires coloniaux et de la mondialisation, revient sur ses origines familiales, les sensations et visions ayant marqué son enfance, ses déplacements (le Tamil Nadu, les Antilles, le Capcir dans l’Aude, la Chine), la découverte de la collection « La vie privée des hommes » créée par Pierre Miquel chez Hachette, et le contact de l’autre, du divers, de la multiplicité : un père d’ascendance tamoule, une mère française, une naissance en Gironde en 1977.

Cet auteur ayant coordonné l’importante Histoire mondiale de la France (2017), ouvrage collectif dirigé par Patrick Boucheron, pense globalité et interactions incessantes, plutôt qu’unité et fixité.

On n’appréhende pas le monde de façon neutre, on l’aborde avec ce que l’on est et les événements qui nous ont fondé.

Pierre Singaravélou découvre l’Inde et Pondichéry alors qu’il a sept ans : « magma sonore », complexité enthousiasmante de la rue, désorientation, c’est la naissance du goût de l’ailleurs.

En Martinique, un peu plus tard, il entre naturellement dans l’esthétique archipélagique du tout-monde cher à Glissant : « Il serait tentant de croire que c’est dans la Caraïbe que j’ai éprouvé de manière sensible la créolisation de toutes choses : des corps, des langues, des aliments, des religions, des musiques et des idées. »

Ici l’atavisme est toujours-dejà de l’entrelacement.

On naît quelque part, bien sûr, mais on peut choisir ses appartenances – thèse fondatrice chez Patrick Chamoiseau.    

L’histoire commence au coin de la rue, elle est partout, dans chaque personne, objet, fait.

En écoutant les Capcinois, l’auteur de Fantômes du Louvre observe que « la narration importe autant que le récit et que tout le monde peut contribuer à l’écriture du passé d’une manière ou d’une autre. »

On appelle cela l’histoire par le bas (history from below), « sans doute la révolution historiographique la plus marquante de la seconde moitié du XXe siècle qui, esquissée par Edward TP. Thompson dans les années 1960, a ensuite inspiré la microstoria italienne, les subaltern studies indiennes et l’Alltagsgeschichte allemande ».

C’est en lisant et méditant l’ouvrage de l’intellectuel d’origine palestinienne Edward Saïd, L’Orientalisme, que Pierre Singaravélou a commencé à déconstruire le discours de domination occidentale armé des meilleurs arguments universalistes, la puissance coloniale ayant imposé aux peuples conquis un discours à sa convenance – comme si, seule l’Europe, incarnait le fameux sens de l’histoire.  

Certes, Saïd essentialisait l’Europe, simplifiait, mais son analyse générale portait.

« A l’occasion de mon premier travail de recherche sur les orientalistes français en Asie dans la première moitié du XXe siècle, écrit l’universitaire, je m’étais aperçu que, à rebours des affirmations de ces éminents savants, les savoirs qu’ils élaborent puisent fréquemment leur source chez les lettrés autochtones : ces derniers ont de fait participé activement à la construction des représentations européennes de l’Inde des « castes », de l’Empire khmer ou du Japon des samouraïs et des geishas. Cet oubli paradoxal du rôle des colonisés – comme absents de leur propre histoire – par le père fondateur des études postcoloniales révèle bien la puissance de l’européocentrisme. »

Le fantasme du lieu clos – voir les travaux de Marc Augé – peut ainsi être abandonné, au profit d’une pensée de la coproduction des savoirs, et d’une redéfinition des frontières présentées comme étanches entre les autres et soi.

Dis-moi comment tu racontes l’histoire, et je te dirai qui tu es, dans quels préjugés tu te situes peut-être – tu me diras aussi quels sont les miens -, et si tu prolonges le modèle historiographique occidental le plus prégnant.

Il faut lire les contes des peuples, aller au contact de l’autre, remarquer ce qui nous rapproche et nous différencie, en n’oubliant pas que nous partageons certainement beaucoup plus de choses que nous ne nous distinguons.

Les cartes de géographie et les récits les plus courants sont à repenser dans une logique de décentrement, de décloisonnement, contre « l’impérialisme épistémologique » occidental, en mettant en commun les travaux de chercheurs chinois, amérindiens, guyanais, magrébins, africains…

Penser ensemble la mondialité, comme écrivait Glissant dans Poétique de la relation, contre la mondialisation.

Pierre Singaravélou, De quoi l’histoire est-elle faite, sinon du monde ? collection dirigée par Yann Potin, Verdier, 2026, 80 pages

https://editions-verdier.fr/auteur/pierre-singaravelou/

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