Entendre des voix, par Virginia Woolf, écrivaine

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Nature morte avec un crâne, un livre, et des roses, vers 1630, Jan Davidsz de Heem

« On aurait dit que tous les corps lourds et vulgaires avaient sombré dans la chaleur, sans mouvement, recroquevillés sur le sol, mais que leurs voix continuaient à osciller au-dessus d’eux, comme si elles avaient été des flammes dansant au-dessus des corps de cire d’épaisses chandelles. Des voix. Oui, des voix. Des voix sans mots, brisant soudain le silence avec une telle profondeur de contentement, une telle passion désirante, ou bien, dans les voix des enfants, une telle fraîcheur surprise ; brisant le silence ? » 

Les huit proses brèves de Virginia Woolf telles que reproduites dans le recueil Lundi ou mardi, publié une première fois en 1921, sont étonnantes.

Ce sont des voix, claires et enchevêtrées, des monologues intérieurs, des notations presque hallucinées.

Le quotidien est là, banal, concret, mais comme s’il était nimbé de rêve.

Le propos est immatérialisé, selon le mot même de l’écrivaine.

Le vernis de la civilisation anglaise éclate, une femme prend la parole, traversant les conventions, le bavardage général, les paroles mortes.

Il s’agit moins de propos brillants, d’idées incroyables, que d’une façon de traverser l’existence en en montrant la part de fausseté, d’hypocrisie, d’automaticité asphyxiante.

Virginia Woolf explore le champ de la conscience par le flux des sensations relevées, des observations finement notées, des voix recueillies – on pense aux Âmes fortes, de Jean Giono (1950).

Plane, de façon très ténue, une atmosphère de crime, ou de nouvelle de Poe réduite à son décor, comme si tout pouvait se déchirer à n’importe quel moment.

Pas d’intrigue, des personnages à peine identifiés, mais des visions à la fois précises et relevant du monde flottant.

Comme la maison inaugurant le recueil, les textes de Virginia Woolf sont hantés, de voix, de sensations, d’étrangeté.

Qui parle ? où ? quand ?

La désorientation du lecteur induit une autre perception de la réalité, le voile des apparences étant pour quelques instants levé.

Dans la nouvelle Une société, Virginia Woolf dénonce les préjugés s’attachant à la grandeur masculine, ici décriée dans des domaines aussi différents que la magistrature, la littérature, les sciences, l’armée.

« Tu ne crois pas que notre croyance en l’intellect de l’homme est la plus grande erreur qui soit ? »

Des femmes se parlent de leurs découvertes, se confortent, mais, se demandent-elles, comment mettre au monde des enfants en se passant de l’autre sexe ?

Les hommes vont à la guerre, on entend des bruits de bottes dans les rues, mais, au fond, tout ceci n’est qu’un navrant spectacle de peu d’importance.

La vraie vie est ailleurs, dans le secret des sensations et des phrases.   

Le texte de deux pages Lundi ou mardi est peut-être le plus surprenant pour sa géométrie spéciale, sa façon d’assembler des éléments disparates, son rythme haché, son mélange de discours direct et de narration, sa logique de parataxe et de sous-conversations.

Ainsi : « Désirant la vérité, l’attendant, distillant laborieusement quelques mots, toujours désirant – (un cri jaillit sur la gauche, un autre sur la droite. Grincement de roues dans des directions opposées. Conglomération des omnibus en conflit) – toujours désirant – (de douze coups distincts, l’horloge affirme solennellement la mi-journée ; la lumière répand ses écailles dorées ; les enfants essaiment) – toujours désirant la vérité. Rouge est le dôme ; pièces de monnaie suspendues dans les arbres ; fumées échappées des cheminées ; « Fer à vendre », aboyé, crié, couiné – et la vérité ? » 

On n’est pas loin ici d’une forme d’illumination, ou de satori, le temps est densifié, traversé, annulé.

Le Times apporte sur un plateau d’argent de Bloomsbury les faits du jour, la littérature les métamorphose, les inscrit dans une autre dimension, les associe à d’autres événements de même taille, ou plus mineurs/majeurs.

Certains mots électrisent : « l’amertume de son ton faisait penser à du citron sur du métal froid ».

Ennui, dissimulation, haines rentrées, romances, fadeurs – à exploser par la calme phrase aux ailes diaprées de libellule.

Un détail dit le tout, Virginia Woolf, en quelque sorte collagiste, composant ses textes comme on invente une musique savante.

Virginia Woolf, Lundi ou mardi, traduction de l’anglais par Pierre Guglielmina, L’Herne, 2026, 128 pages

https://www.editionsdelherne.com/publication/lundi-ou-mardi/

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