Eclats de l’être, par Jean-Paul Michel, écrivain, éditeur

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Vénus d’Urbino, 1538, Titien

« Je tremble de marcher sur vos tombes, vieux morts. Comment ne pas frémir à tant d’inattentions, quand l’entier pavement de San Miniato est ce tapis de dalles funéraires, d’inscriptions votives ? / Ce parterre de signes matérialise une vérité : vivre est succéder, hériter, recevoir, accepter, reconduire, rendre, transmettre à notre tour le legs reçu [que l’on pourra « oublier »]. Comme aussi cette certitude : des enfants joueront demain avec pareille innocence sur nos tombes. » (Jean-Paul Michel)  

Nous mourons de ne plus percevoir l’éclat de l’être, que célèbre le poème.

Nous mourons de l’atrophie de l’existence poétique, se courbant devant la puissance de la pensée calculante et les dogmes béats. 

« Or le poète n’est d’aucun parti. Autrement il serait un simple mortel. » (Baudelaire)

Gloire à Jean-Paul Michel, écrivain et fondateur de la maison d’édition William Blake and Co. Edit, de nous rappeler sans cesse la possibilité d’échapper par le verbe, le silence musiqué et l’art, aux maléfices sociaux.

Dans Tribut pour un homme libre, qui est un hommage non exégétique au peintre Jacques Le Scanff, Jean-Paul Michel donne à lire ses pages de carnets florentin et romain.

Nous sommes peut-être condamnés, nous qui sommes nés dans la logique duale/duelle de l’Occident christianisé, à l’impossible accord d’avec le monde, d’avec les autres, d’avec soi, mais il y a, pour qui admire le philhellène Jean-Marie Pontévia, des instants de paix, par exemple dans le jardin du Cloître San Lorenzo, ou devant la poignée de roses au premier plan de la Vénus d’Urbino, de Titien, visible au musée des Offices.

Nous avons quitté les dieux, qui nous ont quittés à leur tour, nous sommes orphelins, tristes d’une modernité souvent mal assumée.

Notre cap ? Liberté, amour, révolution.

Beauté, justice, vérité.

« Gambades, fantaisies, jeux de mots, beaux tours ne peuvent suffire. Une vie juste réclame un accord renoué avec la vie. Pour rien au monde nous ne devons devenir ces vieillards qui s’absentent dans des plaintes. Un frère plutôt, sinon un père, qui soit à même de donner, pour ce qu’il aura eu la force de vouloir. Hopkins : ‘I can. I can not choose not to be!’ »

Nous vivons dans le tragique, mais rien pour nous rédimer : nous avons besoin des poètes – sens large –, et des enfants, pour nous rappeler l’enthousiasme – nous désennuyer.

« Il faut creuser, écrit-il, l’idée de l’auteur, la prendre au sérieux : comme seule possibilité de neutraliser les effets appauvrissants du bavardage généralisé. »

Comment ne pas être debordien ? « Voilà que les écrivains, avance Jean-Paul Michel dans Nous étions voués à souffrir de ce savoir ainsi, se battraient maintenant pour qu’on les filme ! »

Oui, ils se battent, alors que bon nombre de leurs éditeurs leur font désormais passer l’épreuve du filmage.

Mais Rimbaud, mais Hölderlin, mais Heidegger, mais Ponge.

Il nous faut donner à notre moment de bas réalisme et de numérisation des existences le poème qu’il réclame.

« Le mérite le plus haut de Georges Bataille aura été de réintroduire dans le siècle de la mécanisation profane triomphante la considération sérieuse des conjurations de fond. De forcer les optimistes rationalistes à penser sérieusement le religieux comme symptôme de l’humain même. Après lui, les idéologies ont séché sur pied dans les « gauches » naïves d’Occident – Que l’on considère, en revanche, notre absence initiale à tout sens comme la première vérité touchant le réel, et l’on pourra une autre fois faire une place à des signes ! Redresser la tête ! Parier ! Une autre fois rire et chanter ! »

Revenons au cri (il grido, Dante), à la déchirure, à ce qui brûle.

Giotto a peint un livre de poèmes sur les murs de la chapelle Scrovegni à Padoue – lire « Autant de voies espérées d’une sortie de la stupeur. »

« Disons que Giotto ne craint pas le prosaïque du monde, dont par prélèvements facétieux, retraitement et re-disposition toute-personnelle, il tire parti pour rendre à la Fable des couleurs. L’une des grandes faiblesses de notre moment en poésie ne serait-il pas qu’elle se soit trop épuisée en intentions ? Une saine injection d’un peu plus de goût du réel (et jusqu’à l’aveu de son effroi) ne lui rendrait-il pas une présence plus active et plus nette ? Une vigueur, un mordant, une efficacité perdus ? »

Sauver la poésie de la bienséance.

Plonger dans la solitude (Mallarmé), mais pas l’esseulement.

Oeuvres de la communauté désoeuvrée.

Aller avec Philippe Lacoue-Labarthe, Jean-Luc Nancy, Michel Surya, et bien d’autres, là où flamboie le réel.

Lire « la vraie justice, c’est le poème qui la rend » : bien sûr, quand il renoue avec la dimension expérimentale de la vie – et ses possibilités extatiques.

Merveille du temple grec de Ségeste, en Sicile : « Me frappe la juste échelle de cette réponse humaine à un paysage. »

Ce qu’on attend d’un voyage essentiel (ouvrage Placer l’être en face de lui-même) : « Tout se passe comme s’il avait suffi d’échapper quelques jours à l’ordre des soucis d’efficience pratique, pour que l’échange des centres s’opère d’un coup, mutation gravitationnelle obéissant maintenant à l’attraction d’un autre noyau. Tout le réel qui compte est là, soudain, dans la surprise d’une nouvelle présence à soi, qui n’est peut-être, à peine déplacée, que l’antique présence à l’innocence de ce qui est. »

Et cette proposition énaurme, façon Blanchot : « Si l’écriture ne vise pas la sainteté, elle vise trop bas. »

Et : « Nous avons besoin de cérémonies, de sacrifices, de désirs passionnés, de l’ « impossible » encore, – non de tant de protestations de « fin » des arts, si souvent associées l’insuffisance pratique. »

Jean-Paul Michel, Nous étions voués à souffrir de ce savoir ainsi. Carnets d’une nuit de grande gîte, Pietranera, 14 août, 1998, William Blake and Co. Edit., 2025, 24 pages

Jean-Paul Michel, Tribut pour un homme libre, Pour saluer Jacques Le Scanff, éditions Fario (Paris), 2025, 80 pages

https://editionsfario.fr/livre/tribut-pour-un-homme-libre/

Jean-Paul Michel, « Autant de voies espérées possibles d’une sortie de la stupeur. » / « Le réel n’est pas « vil ». Le réel est « ce hasard en feu ». », Williame Blake and Co. Edit., 2023, 40 pages

Jean-Paul Michel, ‘Placer l’être en face de lui-même’, Carnets de Sicile (été 1994), traduction en anglais Michael Bishop, Editions VVV Editions / William Blake and Co. Edit., 2010, 60 pages

Contact : editions.william.blake@wanadoo.fr

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