
Desiderius Erasmus, peinture de Hans Holbein le Jeune en 1523
L’un des plus beaux astres de la Renaissance européenne se nomme Erasme (1469-1536).
Il nous sidère par son érudition, sa clairvoyance, sa foi en l’humain éclairé par les savoirs retrouvés de l’Antiquité.
L’un de ses meilleurs connaisseurs, avec Jean-Claude Margolin, est Carlo Ossola, qui fut vingt-cinq ans professeur au Collège de France, titulaire de la chaire de Littératures modernes de l’Europe néolatine.
Nous nous déchirons, nous arrachons des pans entiers d’un manteau commun appelé possiblement vertu, nous sombrons, et pourtant Erasme est là, ancien et neuf, présenté dans un livre limpide, Erasme et l’Europe, que les âmes honnêtes se doivent de méditer.
L’humaniste pointe dans son fameux Eloge de la folie (1511) – tradition de l’éloge paradoxal – notre capacité à nous cacher, à nous travestir, à avancer masqués, à jouer un rôle, comme dans une pièce de théâtre.
Les positions peuvent basculer, changer soudain de polarité, et le roi perdre son statut, mais, au fond, c’est encore une vaste comédie dans laquelle nous prenons place.
Contre les passions débondées, Erasme de Rotterdam cherche le juste équilibre, un chemin de sagesse, son recueil de plus de trois mille citations antiques appelé Adages (1500) témoignant d’une recherche en ce sens.
Il voyage en Europe, notamment en Italie, élaborant une pensée faisant se rencontrer l’humanisme et l’héritage biblique en son message évangélique.
Contre Machiavel, dont le Prince (1532), conçu pour les Médicis, prône une forme de réalisme cruel et de ruse comme méthode de gouvernement, Erasme considère que la première des batailles à mener est d’abord contre soi-même, « contre ses propres vices, présomptions, ignorances. »
Qu’est-ce donc qu’un prince pour lui ? Un homme au service de l’Etat, non de ses propres intérêts, allant même jusqu’à imposer une sorte de contrôle des prix sur tous les biens de première nécessité.
« Celui qui transformera des citoyens libres en esclaves, écrit-il, détériorera son propre pouvoir. »
On retrouve l’apport d’Erasme chez son contemporain Thomas More – L’Utopie est publié en 1516, L’Eloge de la folie lui est dédié -, Montaigne et l’anti-machiavélien Rabelais (lire le prologue de Gargantua), mais aussi chez Shakespeare et, plus tard, Swift, tous grands explorateurs de la condition humaine.
Dans des paragraphes passionnants, Carlo Ossola observe ce qui sépare, radicalement, Erasme de Luther, autour des notions de libre arbitre et de grâce.
L’humaniste propose qu’on apprenne l’hébreu, le grec et le latin pour aborder au mieux, de façon philologique et herméneutique, les écritures saintes, tandis que Luther s’en remet à l’absolu de la lettre même du texte sacré.
Erasme pense polyphonie, pluralité, interprétation, historicité, quand Luther, pour qui la liberté humaine est un leurre, pense péché originel, déterminisme, refus des intermédiaires.
Erasme nous rappelle, telle est la marche du livre de Carlo Ossola écrit pour les dangereux temps présents, que l’ordre, l’harmonie, la tolérance peuvent être les fondements d’un pouvoir porteur de la plus haute civilisation.
« Le XIXe siècle des identités nationales ne pouvait donner droit de citoyenneté à l’Erasme cosmopolite, esprit européen ; le souffle romantique, la quête des racines et des langues des peuples ne se sentaient aucun enthousiasme pour ce latin universel écrit par un Batave, pour ce Hollandais formé à Venise, qui a pour modèle et ami un chancelier anglais, devient le legatus de l’empereur espagnol et décide de mourir à Bâle, cherchant sans succès un lieu de paix religieuse. »
Contre les passions mauvaises revenues, et l’obsession de la pureté, Erasme peut inspirer un souffle nouveau pour notre époque asphyxiée par le retour des haines séculaires.

Carlo Ossola, Erasme et l’Europe, traduction de l’italien par Nadine Le Lirzin, Le Félin poche, 2025, 112 pages