
Las Hurdes, Terre sans pain, 1932, Luis Bunuel
« la langue n’est plus qu’un paquet de linge sale, voilà ce qu’il pensait, et c’était cette pensée qui l’avait détruit. »
Le dernier loup, de Lazlo Krasznahorkai, prix Nobel de littérature 2025, est un récit magistral.
Un écrivain hongrois dépressif vivant à Berlin, à peu près oublié de tous, reçoit un jour une lettre l’invitant à se rendre en Estrémadure, afin de rédiger un point de vue sur cette région peu connue de l’Espagne, pour le moment encore relativement préservée des ravages contemporains.
Il n’y croit pas, rien ne se passe pour lui depuis longtemps, mais la nouvelle est réelle : quelqu’un a pensé en lui.
Faisant le récit de son équipée en Espagne à un serveur d’un bar destroy de Berlin – façon Last exist to Brooklyn, d’Hubert Selby, Jr., ou Cercle, partie 2, de Yannick Haenel -, le narrateur évoque son impossibilité d’écrire quoi que ce soit, son compte-rendu se faisant finalement oralement dans une atmosphère bruyante et peu propice à la réception.
L’écriture virtuose de l’auteur hongrois se double ici d’une prouesse : un texte d’une seule phrase de près de soixante-dix pages écrit à la troisième personne du singulier et au style indirect libre.
La lecture est envoûtée par une voix de tête, comme chez Thomas Bernhard, la colère en moins.
Il y a aussi de L’homme qui dort, de Perec, dans cette vie bloquée par la vanité de tout acte.
« et tout autour de lui était saturé de vanité et de mépris, parfois, il s’apaisait, parfois, il cessait d’y penser, et se contentait alors de regarder dans le vide, totalement hébété, ou bien passait de longues minutes à contempler une fissure ou une tache sur le plancher du bar »
L’alcool étire le temps comme il étire la phrase.
« franchement, qu’est-ce que tu vas aller faire en Estrémadure ? » lui demande-t-on.
Ecce homo : un homme parle parmi les morts-vivants, lui-même enfoncé dans sa propre tombe.
La littérature est puissance de réveil – mais y en a-t-il encore qui échappe aux lois de la communication générale ? – Le dernier loup évoquant symptomatiquement la fin d’une espèce sauvage.
On peut penser aux mustangs des Misfits, de John Huston.
On parque des travailleurs arabes travaillant dans les serres de l’Andalousie, on détruit la part inentamée du vivant.
Le narrateur rencontre donc les assassins (dixit) des derniers loups d’Estrémadure, ne les juge pas directement, mais constate la disparition d’un monde, comme celui d’un lexique fragile : finca, finca (exploitations agricoles) dehesa (paysage légèrement ondoyant planté de chênes verts), loberia (chasse au loup)…
Un territoire est menacé, la langue est menacée, l’écriture est menacée.
Est-on devenu un clown triste beckettien ne pouvant plus jouir (godare, en italien) ?
Faut-il boire ?
Jusqu’où ira la destruction ?
Dans sa phrase impeccablement sinueuse, itérative et intérieure, l’auteur de La mélancolie de la résistance ne se refuse pas totalement à parler encore.

Laszlo Krasznahorkai, Le dernier loup, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly, Cambourakis, 2022 – réédition 2025, 82 pages
https://www.cambourakis.com/auteur_livre/laszlo-krasznahorkai/
https://www.cambourakis.com/tout/litterature/irodalom/le-dernier-loup/