
Stefan Zweig et Joseph Roth à Ostende, 1936
« Il croit à la culture, Zweig, il croit au droit. Pris dans les plis des mémoires, du passé, il est incapable de se tourner entièrement vers l’avenir, vers ce qui est là, déjà dans le présent. »
On sait l’inquiétude d’être au monde de Camille de Toledo dans une Europe s’édifiant, ou se décomposant, après la chute du Mur de Berlin, l’écrivain dénonçant depuis 1989 la fable de la fin de l’Histoire.
On sait sa mélancolie interminable, mais aussi son élan envers les logiques de traduction, sa foi en un continent porteur de valeurs universelles.
Dans Si Stefan Zweig pouvait parler, dialogue imaginaire avec Stefan Zweig, autre lui-même, l’écrivain s’interroge sur la nécessité, ou pas, de se réarmer, de quitter le confort du bureau pour le terrain des actions concrètes, de ne pas se satisfaire de l’esprit de la littérature quand il conviendrait peut-être de se préparer à se battre physiquement.
Klaus Mann reprocha à Zweig d’être trop indulgent envers la jeunesse ayant voté pour Hitler (lire de Gilles Collard le superbe Klaus. Une vie antifasciste).
Joseph Roth lui écrivit en 1933 : « Alors, je vais vous dire – et croyez-moi, l’urgence me contraint à prendre un ton solennel qui m’est pénible : entre nous deux, il y aura un abîme tant que vous n’aurez pas rompu intérieurement et définitivement avec l’Allemagne. »
Quand on a connu l’horreur de la Première Guerre mondiale (voir aussi Jean Giono), il n’est pas si facile, on se protège, on est dégoûté, d’imaginer concrètement le retour des massacres de masse.
Reprenant le testament littéraire de l’écrivain autrichien, Le Monde d’hier, souvenirs d’un Européen, Camille de Toledo observe le basculement d’un monde de sécurité à un temps de troubles infernaux – contraint à l’exil, Zweig se suicidera avec sa femme en 1942 à Petropolis, au Brésil, à l’âge de soixante ans.
Faut-il faire le deuil de la paix ?
L’Europe est un continent hanté, entre hantologie et hontologie (lire Le Hêtre et le bouleau. Essai sur la tristesse européenne, Seuil, 2009) : civilisé/maudit ?
Un spectre hante l’Europe du début du XXIe siècle, c’est l’agressive Russie.
Est-on lâche de ne pas considérer réellement les intentions du tyran ?
« L’Europe, écrit Camille de Toledo, est une condensation de fiertés meurtries. On trouve ici tous les fantômes du monde et ces fantômes, hélas, continuent d’exiger des morts, des sacrifices, des vengeances. »
Un patriote ukrainien n’est pas un nationaliste russe ; un nationaliste ukrainien n’est pas un patriote russe.
Zweig : « Je crains, hélas, que l’Europe ne soit encore aujourd’hui à mon image. Mélancolique, lâche, préférant encore et toujours la paix, même au prix de mille reniements. »
Qui sait prévoir le monde de demain ?
Il faudrait être capable, suggère le Français vivant à Berlin, de construire un monde intérieur, une forteresse de calme, comme Montaigne le cosmopolite.
L’écriture incessante aveugle-t-elle ?
Et Zweig de chantonner depuis l’au-delà : « Mais toute ombre est en fin / de compte aussi fille de / la lumière, et seul celui qui a / connu clarté et obscurité, / guerre et paix, ascension et / déclin, seul celui-là a / véritablement vécu. »

Camille de Toledo, Si Stefan Zweig pouvait parler, conception graphique Lisa Sturacci, relecture Philippe Blaizot, suivi éditorial Chloé Moreau, Manuella Editions, 2026, 48 pages
https://www.manuella-editions.fr/auteur/de-toledo-camille/
https://www.manuella-editions.fr/produit/si-stefan-zweig-pouvait-parler/