
« Que ceci, ici, ne devienne pas une rédaction bas de soie, voilà qui me fait plaisir. »
Maître de la prose courte, connu pour ses manuscrits à l’écriture très serrée et miniaturisée appelés microgrammes, Robert Walser (1878-1956), auteur suisse de langue allemande, est un écrivain à la fois modeste, touchant et puissant.
Il écrivit comme feuilletonniste pour des journaux des centaines de textes de deux ou trois pages.
« Je sais que je suis, écrit-il dans Une espèce de récit, une sorte de romancier artisan. Je ne suis certainement pas un auteur de nouvelles. Quand je sui bien disposé, c’est-à-dire de bonne humeur, je taille, je bricole, je forge, je rabote, je cogne, je donne des coups de marteau et je cloue ensemble des lignes dont on comprend aussitôt le contenu. On peut, si on en a envie, m’appeler un tourneur qui écrit. Quand j’écris, je tapisse. Qu’il y ait un certain nombre d’individus bien intentionnés qui se croient autorisés à me considérer comme un poète, je le tolère, par indolence et par politesse. Mes morceaux de prose ne sont rien d’autre, à mon avis, que les fragments d’une longue histoire réaliste dépourvue d’action. Pour moi, les esquisses que je produis ici et là sont de courts ou de longs chapitres de roman. Le roman auquel j’ajoute page après page reste toujours le même et devrait pouvoir être décrit comme un livre du moi diversement découpé ou divisé. »
Dans son corpus – ses archives sont à Berne -, les éditions Zoé en ont prélevé trente-deux, qui ne furent pas publiés de son vivant, et sont inédits en français.
Walser est multiple, son identité est fluctuante, son moi à géométrie variable : à la fois observateur, flâneur, épistolier, penseur, chroniqueur, conteur, il s’attache à décrire de façon allègre, profonde et (auto)ironique la valse des sentiments et comportements humains.
Est-il même assuré de la solidité de sa personne, lui qui aurait aimé être comédien et mourut dans la neige, après avoir passé de nombreuses années dans des institutions psychiatriques, le destin de Walser, tombé dans le blanc, étant celui d’un des personnages de son roman Les Enfants Tanner (1907) ?
« A la symphonie de la modernité, audible surtout dans la grande ville, écrit son préfacier Peter Utz, correspond la polyphonie du sujet écrivant. Son prix, cependant, est une existence de plus en plus énigmatique, voire la dissolution imminente. »
Robert Walser, qui fut tôt soutenu par Max Brod, l’ami de Kafka, se promène, se voyage, se moque gentiment – par exemple de Tell, le héros national -, note ses impressions, les relations (père-fille), approfondit le bavardage général tout en s’en dégageant.
Pour lui, tout est théâtre, une gare, une rue, une soirée chez des amis, un baiser.
« Je rentre à l’instant, écrit-il avec une bienveillance non dépourvue de fine cruauté, d’une soirée de lecture de poésie. Le poète a réussi à inspirer une certaine pitié grâce à son costume, qui n’était pas dépourvu d’une déplorable défectuosité. On ne sait quand, on ne sait où, il devait avoir fait un séjour à l’hôpital, car il avait l’air d’avoir eu à soutenir un dur combat contre une maladie sérieuse, incontestable. Il lisait ses vers d’une voix presque éteinte ou défunte, une voix silencieuse et nue comme l’hiver, en quelque sorte, et qui semblait à peu près vouloir rappeler un jappement de chiot ou un pépiement de moineau. On ne manqua pas d’observer que sa longue main douloureuse, frémissante, tremblait fiévreusement comme si elle était un arbrisseau grignotant dans l’automne. (…) Il souriait, et son sourire représentait une dégringolade à l’arrivée au sommet, et simultanément, la conscience d’être, au fond, tout en rêvant d’ascension, parfaitement à sa place dans les zones inférieures. »
Robert Walser – texte La belle femme de chambre – aime se soumettre, entrer dans le jeu joyeux de l’interpolation des positions, puisque tout est rêve, et comédie.
« Je déconseille de lire beaucoup de sagesses car l’envie de devenir sage peut s’en trouver diminuée. C’est la vie qui doit nous rendre bons, pas les livres. »
Texte, très personnel, Quelques propos sur Jésus : « La seule intention d’entrer comme tout le monde dans la maison de prière, de me comporter comme n’importe quelle autre personne qui prie, suffit à me donner immédiatement l’impression d’être un champ ensemencé d’intelligence, proposition que je tiens pour religieuse parce qu’elle ne me met pas à l’abri d’une éventuelle humiliation. Je trouve qu’au moins, je parle ici avec un certain courage. Pour autant que je sache, c’est à faire preuve d’intelligence qu’il nous a invités. »
Robert Walser se considérait comme un commis, homme de lettres hypersensible et nomade, loin des donneurs de leçons idéologiques.

Robert Walser, La buveuse de larmes, textes par Peter Utz et Marion Graf, traduits de l’allemand par Marion Graf, préface de Peter Utz, les éditions Zoé, 2024, 172 pages