
Cahier déterré de Volodymyr Vakulenko ©Ariane Chemin
« Ce n’est pas l’anankè d’Œdipe Roi, non. Ce n’est pas le destin. C’est la guerre, quand l’agresseur s’obstine à dissoudre tout ce qui est ukrainien. » (Ariane Chemin)
Récit d’Ariane Chemin, La guerre, ce sont les noms propres est un livre aussi passionnant que douloureux, sur la roue du malheur, sur l’ignominie russe frappant les civils, sur la mort aveugle et programmée, sur le patriotisme ukrainien, sur la littérature comme âme du peuple et espace de liberté.
Construit selon les critères du nouveau journalisme – implication à la première personne du narrateur-enquêteur, art des détails, reprise des paroles des protagonistes, montage faisant alterner surprise et suspense -, cet ouvrage suit essentiellement le parcours de quatre personnages symbolisant les affres de la guerre : Volodymyr Vakulenko, écrivain ukrainien nationaliste volontiers excentrique, auteur de livres pour enfants ayant à charge son fils autiste, assassiné en 2022 dans son village de Kapytolivka, situé à l’est du pays, aux portes du Donbass, par la soldatesque ennemie, sur renseignement probable d’un voisin ; Victoria Amelina, écrivaine à succès ayant décidé de documenter les crimes de guerre, et de faire publier le journal déterré de Vakulenko, tuée en 2023 dans une pizzeria de Kramatorsk par un missile ; la courageuse bibliothécaire Yulia Kakulia-Danyliuk protégeant le trésor de ses livres ; la directrice du musée de la Littérature de Karkhiv, Tetyana Pylypchuk.

La bibliothécaire Yulia Kakulia-Danyliuk ©Ariane Chemin
Ariane Chemin rapporte le cheminement de ses découvertes, rappelle le nom des témoins qu’elle interroge, écrit la grande histoire avec la petite.
Comme les piliers de la littérature ukrainienne, le lyrique Shevchenko, et le moderne, écorché vif, Vasyl Stus, la romancière Victoria Amelina est citée, ayant choisi la forme de la poésie pour mieux exprimer ce qu’impose de déstructuration la guerre : « Sur tout le pays, une alerte aérienne / Comme si à la mort on nous conduisait / Tous / Alors que seule une personne sera touchée / Celle au nord, en général / Mais aujourd’hui ce n’est pas ton tour – / Fin de l’alerte »
La journaliste se demande comment mener son récit, ressemblant quelquefois à un ruban de Möbius, s’éloignant de tel personnage pour mieux le retrouver par la suite, tissant finement un réseau de significations et de hasards s’enchevêtrant pour former la toile des drames qu’elle relate.
Quand commencer l’histoire ? Où ? Avec qui ? alors que tout consonne, se mêle, se rejoint.
La guerre, ce sont ces mots de David Rousset (L’Univers concentrationnaire) inscrits au cœur du texte : « Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible. »

Victoria Amelina ©Ariane Chemin
Intensément bombardée, Kharkiv, à quarante kilomètres de la frontière, tient, mais jusque quand ?
En Ukraine, note Ariane Chemin, on obéit à la règle des deux murs : deux cloisons entre soi et l’extérieur, pour se protéger des explosions.
C’est à présent la bataille d’Izium, à quelques kilomètres du village de Volodymyr Shevchenko, bientôt occupé.
L’écrivain consigne dans son journal les faits et les gestes de l’armée russe, décrit ses émotions, s’indigne, pressentant sa fin fatale : « Nous voilà dans un ghetto. Sans l’étoile de David, pour l’instant. ».
Caché sous un cerisier, son texte sera retrouvé par Victoria Amelina.
Pays souvent décrit rapidement comme résilient, l’Ukraine est surtout une nation martyrisée – lire Terre de sang, de Timothy Snyder, qui analyse notamment la tragédie de l’Holodomor, la grande famine organisée par Staline.

Le livre de papa, de Volodomyr Vakulenko ©Ariane Chemin
« Lorsqu’une armée se retire d’une ville, observe l’écrivaine, le paysage évoque les rives d’un fleuve retrouvant son cours après une crue : tout est sale, déglingué, cassé, foutu. »
Les fosses communes sont nombreuses, il faut retrouver les cadavres des siens, procéder à des autopsies quand cela est possible, organiser une cérémonie d’adieu.
Pour que chacun sache et réalise ce que l’occupation russe engendre, la journaliste française a écrit La guerre, ce sont les noms propres, qui est une façon de lutter contre le mal de la désinformation.
Rendre hommage aux noms, retrouver les histoires, être la plus précise possible, chercher à comprendre, tenir ensemble l’écheveau des faits.
Contre le cimetière et l’oubli, la levée des mots.
Comme Victoria Amelina, Ariane Chemin pourrait écrire : « Je n’arrive pas à mettre un point final à mon récit. Il y a sans cesse un nouveau drame. La fin de l’histoire n’en finit pas de m’échapper. »

Ariane Chemin, La guerre, ce sont les noms propres, Edition du sous-sol, 2026, 208 pages
https://editions-du-sous-sol.com/le-sous-sol/

Tombe de Victoria Amelina ©Ariane Chemin
https://editions-du-sous-sol.com/publication/la-guerre-ce-sont-les-noms-propres/

Destructions près de Kyiv, mai 2022, Ariane Chemin ©Oleg Sosnov