L’esprit de la matière, par Yves Trémorin, photographe

©Yves Trémorin

Que peut le corps dans une époque vulgaire et pudibonde, moralisatrice et exhibitionniste ?

Le puritanisme général censure la variété de ses états limites, ne valorisant essentiellement que la violence, la souffrance, le conflit.

La nudité est devenue problématique, quand elle exprime sa vérité, son audace, son étrangeté.

©Yves Trémorin

Cofondateur en 1986 du groupe Noir Limite avec Florence Chevalier et le trop peu montré Jean-Claude Bélégou, Yves Trémorin cherche par une poétique du fragment et du plan rapproché à aller à la rencontre de la chair dans sa pleine autonomie et sa puissance d’Eros primordial.

Il s’agit de rendre compte de la mort comme de l’amour à l’œuvre, de l’énergétique sexuelle comme de la vulnérabilité.  

Chaque image de Corpus noir, qu’éditent les éditions Lamaindonne (David Fourré) après le volume rapidement épuisé Monica (2021), peut ainsi être considérée comme un manifeste : une interrogation sur les limites de la représentation (comment dire l’extase, l’intimité, la jouissance ?), sur la condition corporelle humaine, sur la vérité des peaux exposées et observées précisément, entre expressionnisme et forme de scientificité baroque.

©Yves Trémorin

Les séries ici montrées, Nus froissés, La Mère, La Chambre close, Corps à corps, La Mort, Catherine, Les Ventres, évoquent la mère matricielle, et la figure féminine comme force originelle.

La matière est scrutée, le flash se faisant outil de révélation morphologique (Héloïse Conésa).

On pense, avec la conservatrice en chef du patrimoine, chargée de la photographie contemporaine à la BnF, au surréaliste jacques-André Boiffard tel que montré par Georges Bataille dans la revue Documents (Le Gros Orteil), comme aux recherches de Jean Painelevé (exposé récemment au musée de Pont-Aven), mais aussi Bill Brandt, Dieter Appelt et John Coplans, voire Philippe Bazin.

Yves Trémorin s’intéresse aux plis du corps, sculptant ses sujets jusqu’à les froisser, s’approchant notamment du corps et de l’épiderme de sa mère dans une interrogation fondamentale sur la provenance et la production des êtres – un enfant devenu photographe est né de cette chair, comment le comprendre ? N’est-ce pas vertigineux ?

©Yves Trémorin

D’où venons-nous ? où allons-nous ? quel est le sens de notre vie terrestre ? Les grandes questions mystiques sont là, présentifiées, jusqu’à l’abstraction.

On s’aime, on se désire, on s’étreint (La Chambre close, Corps à corps), le sexe peut être représenté, il est naturel, partageable, évident – le noir et blanc se fait ici presque charbonneux, intense, sauvage.

Il ne s’agit pas de pornographie, mais de chorégraphie, d’amour, de contacts, d’interpénétrations sans tabou.

On jouit et l’on meurt, on est bientôt un cadavre.

L’art photographique est un memento mori.

©Yves Trémorin

Nous claudiquons, chutons, sommes mutilés, blessés ou handicapés (Catherine), mais, jusque dans nos impuissances, entièrement vivants.

A la toute fin du livre un enfant regarde le spectateur, semblant nous dire : « Toi, qu’as-tu fait de l’amour ? »

Yves Trémorin, Corpus Noir, préface Héloïse Conésa, texte Caroline Bénichou et Yves Trémorin, photogravure Guillaume Geneste et Chloé Geneste (La Chambre Noire), relecture Anne-Soazig Brochoire, Lamaindonne, 2026, 144 pages

http://www.tremorin.net/

©Yves Trémorin

https://www.lamaindonne.fr/produit/corpus-noir/

Carte blanche est donnée aux éditions Lamaindonne à la Villa Pérochon (Niort), exposition du 27 juin au 19 septembre 2026

https://www.cacp-villaperochon.com/

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