
« L’optimisme devient un exercice. Et l’exercice physique peut alimenter cet optimisme. Voici tout ce que l’on découvre avec le temps. » (Ines de la Fressange)
L’amitié entre le semi-solitaire Erri De Luca et l’impératrice de la mode Ines de la Fressange peut étonner, mais, au fond, pourquoi ?
Ponctué de lettres admiratives de l’icône française, L’âge expérimental est une réflexion de l’écrivain napolitain sur l’approche de la vieillesse, envisagé comme territoire neuf.
Aucune plainte bien entendu chez l’ancien militant de Lotta Continua devenu maçon et traducteur de l’hébreu, mais un propos tonique, ouvert à l’inédit.
Des images extraites du film de vingt-six minutes L’età sprimentale – une vidéo effectuée au téléphone portable par Paola Porrini, présidente de la fondation De Luca – illustrent ce bel ouvrage conçu par un homme de soixante-seize ans et une représentante de la haute couture symbole d’élégance.
Contre l’idée de fixité associé à la vieillesse, L’âge expérimental prône les vertus du mouvement, sans précipitation, avec conscience.
« Quand j’étais jeune ouvrier, je voyais les plus âgés qui, enfin à la retraite, mouraient vite sans profiter du repos mérité. C’était pour moi une injustice de la vie. J’ai compris plus tard que le passage brutal d’une dépense physique intense à l’inertie était mortel. Au bout de quarante années d’efforts réguliers, la remise à zéro intoxiquait le corps. »
Plus loin : « On sait que les vieux dorment peu. Je pense que c’est parce qu’ils ne se fatiguent pas assez physiquement. Ils se traitent avec les égards dus à un convalescent. Moi au contraire, je fatigue mon corps et je dors profondément et longtemps. »
Il est temps de transmettre – mais il a toujours été temps ; il est temps de se simplifier ; il est temps d’affronter en solo le plus grand des sommets.
Il est temps d’explorer encore l’étrange corps que nous devenons, de trouver les bonnes prises, de ne pas chuter.
Aimer encore mieux, plus profondément, notamment ses amis.
Perdre son temps pour mieux le retrouver, en sentir la saveur.
Se souvenir.
« Avant, ça ne m’arrivait pas. Aujourd’hui, quand je rencontre quelqu’un de mon âge, je me demande où il était pendant les années des affrontements et des manifestations. »
Pratiquer le mikado, avec les doigts et l’esprit (lire Les Règles du mikado, Gallimard, 2024) n’est pas mal, pour se désengourdir.
Planter des arbres, croire en l’avenir.
Ecrire encore, emprunter des pistes inconnues, être dans une marche erratique comme un fils de Pharaon dans le désert du Sinaï.
Pour ne pas conclure : « Au terme de cette promenade, je peux dire que la vieillesse contient des étendues inconnues des âges précédents. J’en conclus que c’est mon meilleur temps. (…) Pour moi, c’est le vent, et non le fleuve, qui ressemble à l’existence, entre rafales et calmes plats. »
Ines de la Fressange à son ami : « Toi tu laisseras une œuvre, pleine de sensibilité et d’amour, les gens regretteront de ne pas t’avoir connu personnellement, ils voudront en savoir plus à ton propos. »
Un écrivain rare, sandales aux pieds, en chemise blanche et pantalon en toile bleue des pêcheurs de l’île d’Ischia.
« A mon âge, je comprends les vieux qui prennent un animal chez eux, un chien, un perroquet, un poisson, un canari, un chat. On dit qu’il est de compagnie. Mais c’est pour voir de près ce qu’est une vie suffisante, experte d’elle-même, inconnue. »
Vivre en novice.
Et rejeter de toutes ses forces l’idée d’un internement dans un hospice, aussi bien vendu soit-il.

Erri De Luca & Ines de la Fressange, L’âge expérimental, traduit de l’italien par Danièle Valin, Gallimard, 2026, 128 pages
https://www.gallimard.fr/catalogue/l-age-experimental/9782073119827