
Eventide, 2022, Sharon Lockhart
« L’infini du rapport est pour ainsi dire consubstantiel à la singularité de l’image, et c’est avec une joie particulière que l’on peut assister à la venue, en nous, de ces chaînes d’associations qui sont comme une herméneutique sauvage ou rêveuse. »
Into the sky, de Jean-Christophe Bailly, est une méditation très belle sur la nuit, à propos d’un film court de Sharon Lockhart, Eventide (2022), et du tableau La Fuite en Egypte (1609), d’Adam Elsheimer, conservé à l’Alte Pinakothek de Munich.
Edité en grand format sur beau papier par William Blake and Co. Edit., cet ouvrage de peu de pages est d’une élégance invitant à une lecture aussi enchantée qu’attentive.
Sans chercher à réduire l’exigence de sa pensée, Jean-Christophe Bailly possède l’art d’aiguiser la sensibilité de ses lecteurs.
Into the sky lie deux œuvres disparates, mais fait aussi du texte une chambre d’échos de l’histoire de l’art, vibration des cordes, rebonds incessants, ailes de papillons baroques.
Eventide est un film de 35’, dont un photogramme, mystérieux et somptueux, est reproduit : il s’agit d’un plan fixe ininterrompu – pas de montage donc – correspondant au temps réel de la tombée de la nuit, filmée, précise l’auteur, au mois d’août sur un rivage de l’île de Götland, en mer Baltique, « île qui est réputée entre autres par la visibilité extrême qu’elle donne aux pluies d’étoiles filantes dites Perséides, dont l’acmé est précisément le mitan de l’été. »
Peu à peu, le ciel s’allume, alors que passent des personnages féminins, simples silhouettes, sur la plage – il y en aura jusqu’à six, halos lumineux zigzagants.
Il y a le temps humain, le temps des astres, et la possibilité d’une rencontre qui élève.

La Fuite en Egypte, 1609, Adam Elsheimer
En contemplant cette œuvre, Jean-Christophe Bailly se souvient avoir vu à Munich, quelque temps avant, un tableau de petit format assez peu connu du peintre allemand Adam Elsheimer, La Fuite en Egypte, « première représentation réaliste de la nuit étoilée » – l’artiste est mort prématurément à trente-deux ans en 1610.
Les clairs-obscurs, en deux foyers distincts, y sont particulièrement intenses et énigmatiques, le noir de la nuit que perce la pleine lune protégeant la Sainte Famille – épisode raconté dans l’Evangile selon Matthieu – de la fureur des infanticides diligentés par Hérodote, la scène ayant été transposée ici dans des paysages d’Europe du Nord.
Marie est enceinte du fils de Dieu, avançant à dos d’âne sous la voie lactée, ce qui rappelle à l’auteur de L’apostrophe muette celle du film de Sharon Lockhart.
« Que le sens d’une image, écrit-il, réside d’abord uniquement en elle-même, aussi bien l’image fixe de la peinture que l’image en mouvement du fim le confirment, mais il se trouve aussi que par-delà l’insistance native à laquelle toute image donne consistance, il advient tout aussi spontanément que du sein même de cette insistance une possibilité de rapport se déploie, susceptible de présager d’un feuilletage infini. »
Sont ainsi convoqués dans la mémoire de l’écrivain Rembrandt, Whistler, Van Gogh, et La Nuit du chasseur, de Charles Laughton, la chanson triste de la petite Pearl, la rivière mélancolique, les animaux réveillés par la nuit, le mal métaphysique et l’innocence.
Into the sky nous propose de prolonger en rêveries personnelles ses descriptions et pensées très inspirantes.

Jean-Christophe Bailly, Into the sky, William Blake ans Co. Edit. (Bordeaux), 2025, 24 pages
contact : editions.william.blake@wanadoo.fr