
©Thierry Girard
Pour bon nombre de photographes ayant atteint l’âge de la récapitulation, le temps est venu, ô merveille, de revisiter les archives, et de jeter un regard neuf sur le passé.
Datant de 1982, la première monographie de Thierry Girard, Far-Westhoek, est ainsi republiée dans une édition revue et augmentée par Trans Photographic Press (Dominique Gaessler).
On sait le soin qu’apporte le photographe à l’édition de ses livres, cet ouvrage inaugural paraissant de nouveau dans un format à l’italienne compact, bloc d’images intenses, drôles/tragiques et saisissantes.
A prendre en un bloc, disait Clemenceau de la Révolution française.

©Thierry Girard
En photographie, la révolution, ce fut, en 1958, Les Américains, de Robert Frank, impossible à oublier lorsqu’on est un jeune impétrant désireux de tracer sa route dans le champ du médium de la modernité.
« J’ai toujours gardé, précise l’artiste, une profonde nostalgie pour cette période et plus particulièrement pour ce travail. Je me suis demandé parfois si je n’avais pas eu tort d’abandonner cette première manière qui avait assuré les prémices d’une certaine reconnaissance [Thierry Girard obtient le prix Niepce en 1984]. »
Nous sommes ici dans une zone frontalière, entre la province de Flandre-Occidentale et le département du Nord, entre la mer du Nord, la Lys et l’Aa, incluant des villes comme Dunkerque, Furnes et Ypres.

©Thierry Girard
Mais que se passe-t-il en ce territoire populaire bouleversé par deux guerres mondiales ?
Que voit le jeune Thierry Girard circulant en automobile tel un Friedlander français avide de rencontres, de paysages, et d’angles aigus ?
Des fêtes et de l’incommunicabilité.
Une new géographie de plaines, de poteaux téléphoniques/électriques, de zébrures dans le sable, de brumes envahissantes et d’enfants faisant des pirouettes, telles des pichenettes à la barbe du temps des solitudes à venir.

©Thierry Girard
Bray-Dunes, Zuydcoote, Leffrinckoucke, Mardyck, Herzeele : nous pourrions être de l’autre côté du Channel, en Angleterre, ou au Pays de Galle, murs de brique, vents glacés, humbles logis.
La résidence secondaire est une caravane plantée près d’un blockhaus, qui est quelquefois la principale demeure.
Thierry Girard se déplace, regarde, s’amuse, ainsi du collage d’une main disproportionnée s’approchant dangereusement de deux enfants – nous sommes au pays de la procession des Géants, ne l’oublions pas.
Paysage d’oyats et de port industriel, aciérie d’Usinor, tas de houille, fumées méphitiques.
Quelqu’un a écrit en 1985, déjà : « Votez Le Pen ».

©Thierry Girard
Quelques pages plus loin apparaît le portrait de Georges Marchais, l’agent de l’URSS invitant à produire français.
On se marie, on fait les fous, on danse sur le polder.
C’est le moment des carnavaleux, de la débauche, du travestissement, de l’ivresse.
Folie douce générale, mélange des genres, crudité, déglingue – ce Thierry Girard première manière étonne et réjouit.
Le photographe montre le peuple, est avec le peuple, au corps à corps à vue, avec une forme de douce ironie parfois.

©Thierry Girard
Ces instants de fraternité, que prolonge les scènes d’une foire rurale aux bestiaux, sont au cœur du livre, qu’encadre davantage la sensation d’isolement.
Sont-ce des dunes ou des champs de bataille ?
C’est combien de francs les frites ici ?
Il fait chaud, le sable a dévoré l’espace, les Stella Artois s’accumulent.
Les enfants sont les plus libres : quels grands-parents sont-ils devenus ?
« Avec le présent livre, écrit en préface Arnaud Claass, situant le photographe du côté de la culture photographique américaine, un mythe inédit de la Flandre occidentale a trouvé son incarnation visuelle. »

Thierry Girard, Far-Westhoek, préface Arnaud Claass, postface Thierry Girard, conception et réalisation Dominique Gaessler et Thierry Girard, numérisation et chromie avec l’aide d’Alexis Manchion, Trans Photographic Press, 2026
https://www.transphotographic.com/produit/far-westhoeck-de-thierry-girard/

©Thierry Girard
Belle découverte pour moi. Merci beaucoup !
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