Un effondrement, par Elodie Perrelet, écrivain

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Belle de jour, 1967, Luis Buñuel

« Ici, on ne prévient personne. On enferme, on observe, on note. On éteint la lumière à vingt-deux heures comme dans les pensionnats catholiques, mais sans les prières pour faire joli. La panique se transforme en vertige. »

Rire ou sombrer, d’Elodie Perrelet, est un livre d’autant plus déchirant qu’il exprime la douleur avec la plus grande douceur.

C’est le récit d’un enfermement dans une institution psychiatrique suisse, la mise hors du monde pour tenter d’y revenir, une claustration vécue entre gouffre intime, abattement physique, et tentative de rétablissement, signe à signe, pas à pas, d’éclats en éclats.

Même en cet endroit de relégation, la narratrice, fidèle à la petite fille modèle qu’elle fut, ou essaya d’être – pour complaire notamment à son père -, chercher à séduire, et à faire de son sourire une éthique relationnelle.

Mais la bipolarité est insupportable, qui nécessite la stricte loi des soins.

Rire ou sombrer est une sorte de journal écrit depuis l’incompréhension, l’incompréhensible, la coupure.

Une petite fille réclame sa mère : pourquoi ne la prend-elle pas dans ses bras, là, tout de suite ?

Les phrases rescapées sont écrites par secousses, entre amples respirations et, quelquefois, halètement de stupeur.

Entre les larmes, la colère et la résignation.   

N’en doutez, ici, tout sera retenu contre vous. Pour vous ?

On a basculé, les néons des couloirs glacés de l’asile ont pris le pouvoir.

Il arrive pourtant qu’un rire monte à nouveau aux lèvres : « Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai compris : la survie, parfois, commence par un fou rire mal placé. »

Portrait des pensionnaires, passage des fous, rencontre d’Ahmed le prophète vite disparu avec qui la narratrice échange un baiser.

Ecrit avec vivacité, Rire ou sombrer, qui refuse le pathos, est une lutte par l’esprit et l’énergétique du verbe contre la moisissure psychique induite par le temps de l’internement.  

Des repas fades, des médicaments, et des soignants sentant le café froid regardés avec bienveillance.

Le délire n’est jamais loin, que laisse quelquefois entendre l’emportement des phrases.

« La nuit, je n’ai plus besoin de dormir. Je veille, je pense, j’écris. Sur les feuilles qu’ils m’ont laissées, je note des idées, des fragments de vérités que je suis seule à comprendre. Des plans, des projets, des révélations. J’ai la conviction – douce, lumineuse – que tout ce que j’ai vécu n’était qu’une préparation. Une initiation. Et que la souffrance n’a été qu’un passage obligé vers la clarté. »

Lucidité, folie, phase maniaque, dit-on, avant que les phases de dépression n’imposent leur silence atroce.

« Le monde continue sans moi, et moi, je continue sans le monde. »

Pourtant, un jour, il faut sortir, les administrateurs de santé en ont décidé ainsi, et c’est une autre angoisse qui étreint l’avenir.

Appartement, aide d’une mère attentive, remarquable, solitude.

Il faut réapprendre à vivre.  

Chaque geste accompli avec conscience est une victoire – mettre un film, faire un café, fermer une fenêtre dangereuse, se laver.

« Un matin, prise d’une audace folle, je remets du mascara. Un œil. Puis l’autre. J’ai l’impression de participer à un rituel ancestral oublié : renaître par la cosmétique. Je me vois dans le miroir et je manque de pleurer. Pas d’émotion – d’étonnement. C’est moi. Oh pas la version brillante ! Pas celle du désert, héroïne mythique vaguement poussiéreuse ; pas celle de l’hôpital, variation sous calmants. Juste moi : une survivante mal coiffée, avec un cil récalcitrant et un air vaguement réanimé. Je reste longuement devant le miroir pour vérifier que je suis toujours là. Que je n’ai pas disparu pendant mon absence. Que la femme qui me regarde sait encore cligner des yeux. »

La pudeur émanant de ces phrases touche au vif.

Mais la maladie gagne de nouveau la manche, il faut à nouveau s’exiler, dans une clinique de luxe cette fois – partie 2 du livre.

La santé se joue aussi sur le terrain de la lutte des classes.

« Les cliniques privées suisses ont toutes la même odeur : un mélange de lys trop frais, de produits ménagers haut de gamme et de culpabilité bourgeoise. On croirait entrer dans une église où l’on ne prie plus Dieu, mais la promesse d’un rétablissement premium. »

Vigueur de l’ironie de qui décrit ici « un centre de villégiature pour naufragés fortunés ».

La souffrance mentale s’habille en Prada.

« Dans cette clinique, on ne cherche pas à me sauver. On chercher à me rendre présentable. »

Ahmed le fumeur d’herbe est loin, il n’aurait pas eu sa place parmi les rentiers.

La satire porte, Rire ou sombrer devrait être étudié à la faculté de médecine, en sociologie, en littérature, et en économie.

« Je crois que c’est ce contraste – le luxe impeccable et ma détresse absolue – qui me brise le plus. On dit que la Suisse sait tout faire : la précision, les banques, les paysages qui ressemblent à des écrans de veille. Personne ne m’a prévenue qu’elle sait offrir le décor parfait pour s’effondrer. »

Parfois, ça craque, et le zoo humain reprend ses droits.

Partie 3, retour à l’appartement : la narratrice a quarante ans, ça ne va pas plus fort.

Rire ou sombrer est un livre impressionnant sur la descente aux enfers d’une femme de hautes qualités soutenue par une mère aimante admirable.

Un livre sur le retour ténu de la lumière.

Et les présences qui sauvent, un autre patient, Damien, une jeune et belle psychiatre, une amie retrouvée.

La fin du récit évoquant un voyage en Indonésie sur les pentes d’un volcan est superbe.

L’écriture sauve, quand elle conduit aux actes libres.

Elodie Perrelet, Rire ou sombrer, Ce que la brume sait de moi, BSN Press, 2026, 112 pages

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