
©Gustave Roud
« Denezy : un moissonneur nu dort sur le banc du jardin, la tête contre le dur gonflement d’un bras de bronze, sa main frôle une touffe de phlox couleur de ciel. Personne, sinon un passant vague, pour faire sa joie de la douceur déchirante de cet accord bleu et doré, de cette communion silencieuse entre deux innocences : la chair d’un homme endormi, la gerbe des fleurs d’un jour. »
Les lecteurs français connaissent peut-être mal la prose, d’essence poétique, du Suisse Gustave Roud (1897-1976), qui était aussi photographe, elle est superbe.
Paraît en édition Zoé Poche l’un de ses livres majeurs, son dernier, reprenant des textes et fragments écrits entre 1919 et 1969, Campagne perdue – publié une première fois à Lausanne en 1972.
L’écrivain s’y montre attentif au suprême à sa région du Haut-Jorat, au monde paysan qui bascule, et à la beauté authentique des hommes, laboureurs, faucheurs, vagabonds.
Gustave Roud n’a pas dévié, marchant sur les mêmes chemins rejoignant les mêmes fermes, rencontrant la lumière d’où naissent ses phrases.
« Pourquoi toute une vie prolonger par l’écrit des possessions illusoires, différer désespérément l’adieu qui eût porté en soi l’annonce et le chant d’une résurrection ? »
Le dépouillement, l’abandon des vanités, la simplicité, voilà les axes d’une vie sans tromperie.
« Souvenir. Il pleuvait sur les arbres défleuris et notre troupe en désordre au long de la route. Les paysans effrayés nous offraient du vin dans de sombres cuisines. Arnold s’était battu avec un charretier. Obstination de l’ivresse : il me racontait sa lutte, indéfiniment. Du sang avait coulé sur la rose achetée le matin. »
Tanguy Viel, qui préface ce recueil, le place entre Rilke et Jaccottet, tout en le rapprochant de saint François d’Assise, le lisant comme le témoin d’un monde disparaissant – il inspire Maurice Chappaz -, mais toujours à la recherche d’une forme de permanence dans l’impermanence.
Il faut lire son œuvre, telle l’épopée lyrique et modeste d’un pays à l’unisson de son âme : « Les paysages étrangement devenus notre propre chair, la mémoire déroulant le ruban des routes parcourues, le soir, aux tièdes auberges de l’été (un colporteur y soliloque sans joie, en berçant de sa main valide une main morte), l’âme qui épouse à jamais la détresse ou le délire des oiseaux, une présence de fleur dans l’absolu de son être soudain saisie : ici se conjuguent toutes les formes du rapt, même cette voix née de la nuit, la poème qu’un pas solitaire suscite et scande sous la treille du ciel, quand les grappes des constellations une à une s’y suspendent et silencieusement s’illuminent. »
Roud nous invite à découvrir ses textes comme on ouvre un grimoire fiévreux.
« Retour pas un pays de couleurs vives, les montagnes vertes et bleues au-dessus des villages rouges et roses, les hauts froments fleuris, les seigles bleuissants, les feuillages sous une cendre de soleil. »
On bat au fléau, le ciel est rouge, un cheval souffle, un troupeau passe.
Il n’est pas si facile de tenir son rang et d’affronter l’effroi pascalien : « Solitude, vide affreux ; je suis étendu devant moi comme un désert sous le soleil – et tout le temps j’écoute résonner ce vide indéfini sous le choc non d’une pensée, mais d’une angoisse. (…) Oui, je suis sur une route absente, parmi des choses blêmes ou grises, signes à peine de ce qu’elles furent ; la bise défait mes traces pas à pas comme pour me prouver sournoisement ma propre absence. »
Juste, le constat est sans appel : « Et l’épervier sur un morceau de branchage au bord de la route déploie sans hâte à notre approche sa paire d’ailes fauves, n’ayant plus crainte de l’homme dans ce monde renversé. »
Les phrases de Roud sont parfois étranges, ce sont peut-être les plus belles : « Les herses peintes en bleu sourd, chacune de nos phrases trouée de mille alouettes aiguës. »
Un ami est mort, un livre le salue, nous devrions être pythagoriciens : « Quand je ferme les yeux, je revois les mains d’Aimé hier soir sous la lampe, ces donneuses de paix dorées qui vivaient, qui semblaient respirer au cœur d’un éternel repos, liées à l’ombre, à la lumière comme à des sœurs, sans une rupture, sans un frémissement. »
C’est cela la littérature, non une série de récits, de stories, de nœuds psychologiques, mais une célébration de la Présence.
« Si nous savions ! Si nous savions attendre en silence, nous abandonner, nous ouvrir aux signes, comme je sens l’espace des champs autour de moi cerné de hauts fûts déjà sombres, quitté par les troupeaux, les laboureurs, un dernier herseur solitaire, s’ouvrir à la nuit sans hommes (leur lampes à peine allumées plus lointaines aussitôt que les étoiles), traversé de ce frisson originel plus ancien que le Temps et qui nous rendrait chaque soir le monde – si nous n’étions pas devenus plus secs sous notre écorce impénétrable que ce sapin mort tout embaumé déjà dans sa propre poix funéraire. »
Et : « Nulle fuite n’est possible : la même Présence, celle-là plus réelle chaque jour, veille à toutes les issues. »

Gustave Roud, Campagne perdue, préface de Tanguy Viel, Zoé Poche, 2026, 124 pages