
Figues, 1696, Bartolemeo Bimbi
« Chaque matin nous informe des nouvelles de la planète. Et pourtant nous sommes pauvres en histoires remarquables. Pour quelle raison ? Cela tient au fait qu’aucun événement ne nous parvient plus sans être saturé d’explications (car aucun événement ne nous parvient s’il n’est saturé d’explications). Autrement dit, presque plus rien de ce qui arrive n’est à porter au crédit du récit, et presque tout à celui de l’information. » (Petits tours d’adresse, Walter Benjamin)
On le sait, la pensée de Walter Benjamin, dialectique et de portée messianique, ne cesse de considérer ensemble les édifices de culture et la puissance de la barbarie.
« Car le cri aigu de l’effroi, de la peur panique, est le revers de toute vraie fête de masse. Le frisson ténu qui parcourt d’innombrables épaules, comme un léger ressac, le redoute tout en lui ressemblant. »
Le présent chez lui est, au sens fort, la possibilité d’une trouée – ou d’une suspension – permettant la rencontre de l’ancien et du neuf, comme une façon d’accomplir les promesses non tenues du passé.
Dans ses proses de pensée, l’intellectuel allemand fait du détail et des faits les plus concrets de la quotidienneté une voie de mystère, la simplicité de ce qui est décrit se doublant d’une énigme fondamentale.
Walter Benjamin se demande, dans Autoportraits du rêveur, qu’on peut lire dans la continuité de ses masterpieces Sens unique (1928) et Enfance berlinoise (1932, et 1938), si savoir raconter n’est pas l’une des clefs de la grande santé, si le fleuve du récit n’est pas une eau de guérison (texte Images de pensée).
On écrirait donc comme on entre en convalescence.
Dans Expérience et pauvreté, Benjamin a montré la stupeur des fils, impréparés par leur père, lorsqu’advint la Première Guerre mondiale, dans l’effondrement des valeurs civilisationnelles ayant jusqu’alors structuré leur existence, la technique dans son déchaînement meurtrier ayant pris le pas sur la parole conseillère, protectrice, fondatrice.
Par ses proses, l’auteur des Passages parisiens tente de rétablir une sorte de foi dans le langage et le conte comme effets, certes modestes, de voyance.
Il faut flâner, observer la grande ville comme théâtre de la condition humaine, puis, dans le moment de concentration propre à l’écriture, tel le flottement d’un rêve densifié, tenter de saisir par la pensée et la formulation ce que l’œil aura perçu.
Les proses de Walter Benjamin fonctionnent comme des petits tableaux comportant une chute, souvent teintée d’ironie.
Nous sommes sur une île, en Chine, en Russie, dans les montagnes espagnoles, à New York, dans un village hassidim, à Rome, à Capri.
On retrouve dans Autoportraits du rêveur, excellemment traduit, annoté et préfacé par Marc de Launay, des thèmes chers à l’écrivain, la radio, les histoires pour enfants, la bibliothèque.
Il est difficile de résumer ses textes, tant leur saveur tient à leur fine composition et aux échos internes qu’ils ménagent.
Ce sont des figues fraîches à déguster – les plats, repas, aliments rappellent chez Benjamin la part sensuelle de notre être au monde.
« La première de toutes les qualités, dit Goethe, est l’attention. Elle partage néanmoins, écrit-il, cette préséance avec l’habitude qui lui dispute sa place. Il faut que toute attention débouche sur une habitude, faute de quoi elle ferait éclater l’être humain ; il faut que toute habitude soit dérangée par de l’attention, faute de quoi elle le paralyserait. »
« Il y a chez les hassidim, avance-t-il plus loin, une formule à propos du monde à venir, qui dit que tout y sera disposé comme ici. Tel est notre logement aujourd’hui, tel il sera aussi dans le monde à venir ; là où dort notre enfant, c’est là aussi qu’il dormira dans le monde à venir. Ce que nous avons sur nous dans ce monde, nous le porterons également dans le monde à venir. »
Voilà aussi pourquoi, probablement, l’on écrit, pour y revenir.
Les noms que nous avons tracés nous rappellent.
Comme les scènes épiphaniques qui soudain arrêtent la course du temps : « Des lis fleurissent au coin de la haie de cactus. Au loin, une charrette passe sur les champs entre les oliviers et les amandiers, mais sans bruit, et, quand les roues disparaissent derrière les feuillages, des femmes plus grandes que nature, le visage tourné vers lui, semblent flotter sans se mouvoir dans la campagne immobile. »
Si « l’œuvre est le masque mortuaire de la conception », la lecture est certainement une nouvelle naissance.

Walter Benjamin, Autoportraits du rêveur, traduits, présenté et annoté par Marc de Launay, L’Herne, 2026, 158 pages
https://www.editionsdelherne.com/publication/noublie-pas-le-meilleur/