
Albrecht Dürer, Saint Jérôme dans sa cellule, 1514
« La déesse tient une coupe de la main droite, dont l’index porte un triple anneau. Cette coupe, en forme de poire renversée, est fermée par un couvercle hémisphérique, surmonté d’une décoration de feuilles repliées sur elles-mêmes. Ce réceptacle repose sur deux tiges métalliques représentant deux rameaux croisés l’un sur l’autre, et qui se terminent par des feuilles qui enveloppent le sommet inversé de la poire. L’ensemble est fixé sur une base circulaire surmontée d’une demi-sphère ornementée encore de feuillages métalliques. » (à propos de Némésis, Patrick Genevaz)
Sur sept gravures de Dürer, de Patrick Genevaz, est un livre merveilleux.
Chaque estampe est découpée en un ensemble de vignettes placées en regard du texte extrêmement précis, et sans pédantisme, qui les décrit.
On comprend qu’il faut les mots pour voir, et que la capacité langagière induit la finesse d’observation.
Le buriniste grave, avec une virtuosité dans les détails qui impressionne, ce qu’admire, dans la justesse des phrases prenant le temps de contempler, l’interprète ayant lu ses devanciers sans se laisser aveugler par leurs analyses – Erwin Panofsky, Raymond Klibansky, Fritz Saxl, Peter-Klaus Schustern Walter Leopold Strauss.
Les gravures de Dürer (1471-1538) ont été extrêmement diffusées, chacun peut les avoir en tête, sans s’être vraiment arrêté sur la façon dont elles ont été réalisées, et leur pensée.
Sont ici scrupuleusement présentées, sans extrapolation symbolique particulière, Adam et Eve, Le monstre marin, Saint Eustache, Némésis (La grande fortune), Le chevalier, le mort et le diable, Saint Jérôme dans sa cellule, et Melancolia I – œuvres provenant des collections de la Bibliothèque nationale de France.
« Les estampes sur cuivre de Dürer, écrit Patrick Genevaz, décrivent un monde enchanté, d’animaux familiers et attentifs, d’arbres bruissants au feuillage étincelant ; un monde lacustre ou marin surmonté de pics et d’éperons rocheux où se nichent des citadelles ; un monde de monstres et de déesses, de chevaliers et d’érudits. »
La reliure à la suisse permet une lecture aisée des images et des textes, l’édition sur papier blanc épais est parfaite.
Très attentif aux effets de lumières et d’ombres, l’auteur de Sur trois gravures de Rembrandt (La Délirante, 2008) relève une spiritualisation du sens par le maître de la Renaissance ayant toujours pris beaucoup de liberté avec les textes qui l’inspirent (Bible, ouvrages vénitiens, poèmes…).
Dürer excelle dans la façon de représenter les végétaux, les animaux, l’anatomie humaine, les structures minérales et les édifices humains, souvent fortifiés.
Il y a rencontre, voire structure dialogique -, entre les objets de civilisation et le fonds primitif de l’humanité – monstres, mal ontologique, sentiments indéchiffrables.
Tout apparaît comme dans un rêve éveillé.
Par le procédé de l’hypotypose sobre, Patrick Genevaz présente les œuvres du génial graveur comme personne, indiquant des pareidolies sans forcer l’analyse.
A propos de Melancolia I : « Un dernier personnage, dont on ne sait rien, est celui reflété sur la face pentagonale du polyèdre la plus proche de l’observateur. C’est le contour imprécis d’un visage fantomatique, dont on voit le front en partie caché par les cheveux, la bouche ouverte, et le nez. La joue droite est en partie dans l’ombre. La chevelure de ce spectre pourrait se poursuivre en cascade sur la face pentagonale inférieure, celle qui surplombe le chien. »
Nous suivons l’écrivain dans ses chemins de lecture, qui n’imposent rien, mais pointent le miraculeux entrelacs de détails imaginé par Dürer.
Des torrents, des surfaces liquides, des ponts, des églises, des maisons, des personnages minuscules portant des lances, des citadelles, des paysages de montagnes, des sphères et des structures dentelées, des ailes et des tissus, des visages sévères des musculatures puissantes, des sabliers et des crânes, des pelages incroyablement restitués, et surtout une passion de l’artiste pour la perspective.
A propos de Saint Jérôme dans sa cellule : « Soulignons le soin apporté aux corniches du plafond, le travail du piétement de la table, le rainurage des chants du dossier et des pieds de la chaise. Il y a un contraste inexpliqué entre le fil du bois du plafond, très détaillé, avec des fentes, dues à l’âge, et des nœuds, et le parquet qui paraît lisse et uniforme. D’autres éléments de réalisme rassurent : la craquelure dans l’embrasure de la fenêtre du fond, les quelques ébréchures sur le rebord de la fenêtre de chaque côté du crâne et au bas des vitres. Enfin, Dürer souligne fortement l’aspect scénique de cette pièce, avec la marche en bas au premier plan, la colonne-pilastre à gauche au niveau de cette marche, et surtout le dessin de la poutre dans ce même plan, celle à laquelle est accrochée la calebasse, richement rainurée. »
Avant d’interpréter – ce que chacun fera en son fors intérieur -, il faut savoir exactement ce que l’on voit, tel est ce qui fonde Sur sept gravures de Dürer, livre prodigieusement inspirant.
Noël est proche, n’hésitez pas.
Avec Patrick Genevaz, laissons régner le mystère.

Patrick Genevaz, Sur sept gravures de Dürer, œuvres reproduites par Patrick Bogner, L’Atelier contemporain, 2025, 128 pages
https://www.editionslateliercontemporain.net/collections/monographies/article/albrecht-durer
