
« Sans doute que déjà, au ventre de la mère, on grandit avec l’aliment de ses soupirs anxieux, avec la nostalgie de rentrer avant même que de sortir, et avec ses larmes qui inondent tous les plis de l’univers interne. Elles imbibent jusqu’aux poudres du nouveau-né. Ce que l’on va devenir est-il là, prisonnier de tant de renoncements, malmené dans le flot d’une souffrance ? Ainsi mieux vaudrait ne pas naître. »
Il faut rendre grâce aux éditions Fario (Vincent Pélissier) de nous présenter régulièrement, dans des volumes toujours très soignés, des auteurs formidables.
Ainsi le poète et prosateur italien – quelle différence ? – Eugenio De Signoribus avec l’ensemble de textes vibrant de sensibilité réunis dans Un manuscrit domestique.
Il y est question, de famille, de vie et de mort, de destin, d’expériences ténues et fondamentales.
Tout est ici à la fois précis et de délicatesse, chaque phrase est à la fois transparente et opaque, une voix unique se fait entendre.
De nature autobiographique, les textes peuvent être aussi fictionnels – quelle différence ?
On ne sait pas forcément qui sont les personnages, le père, le fils, la mère, tel ami, mais ce sont davantage des figures universelles que des indiscrétions biographiques.
Il y a des poèmes, des récits de rêves, des manières d’éducation, une orchestration des âges de la vie.
Il ne s’agit pas d’exhiber un style, mais de soulever des voiles d’enfance, d’écarter, mais pas trop, les tissus de pudeur.
La parole est première, elle vient avant les faits.
Tout commence par un dialogue muet, de soi à soi, dans un espace familier, au logis, parmi les assiettes de l’incommunicabilité.
On peigne un enfant, on l’habille avec soin, sa mère est morte.
En ces successions de proses de deux pages, on comprend des drames, on entrevoit des pertes, des mélancolies, des élans arrêtés.
Nevio et sa cousine s’embrassent, elle lui prend la main, les seins de la jeune fille sont durs.
Sa beauté est un hymne à la vie.
« Quand elle traversait la grand-route, les camions ralentissaient, s’arrêtaient presque, pour lui crier des mots qui la faisaient rougir. Et Nevio se désespérait, secouant la tête, craignant. »
Bonheurs, rêves, ambitions, mariage, maladie : est-ce cela une existence humaine ?
On joue, on s’amuse à plonger du haut d’un rocher, un camarade se noie, c’est un pantin mouillé.
« On aurait dit la tête d’un héros grec, vainqueur d’une épreuve olympique. Puis on lui ferma les yeux. »
Des miliciens rôdent, on entend le bruit d’exécutions sommaires, qui sera la prochaine victime ?
Le temps est un livre rassemblant des débris, fragments d’histoires, biographèmes, flashs d’imagination.
Toi ou moi, quelle différence ?
« Je raconte les faits comme s’ils m’étaient arrivés. Pour être plus direct avec les mots. Et parce qu’au fond cela pourrait aussi m’arriver. »
Il ne faut surtout pas aller à l’hôpital (récit Le cowboy rate ses tirs), la maladie est une tare sociale, la grande santé est la création, l’amour, le respect des morts.
Quand Pasolini meurt, Eugenio De Signoribus, qui avait par ailleurs raconté l’ultime partie de foot du poète-cinéaste, ne peut plus parler pendant plusieurs mois.
Le temps a passé, les mots reviennent enfin, dans l’apaisement et la conscience douloureuse du nevermore.
« Seule l’étreinte la plus chère libéra mes larmes. Ma jeunesse était finie. »

Eugenio De Signoribus, Un manuscrit domestique, traduit de l’italien et présenté par André Ughetto, Fario, 2024, 136 pages
https://editionsfario.fr/livre/un-manuscrit-domestique/
