
©Martial Leiter
Il n’est ni Martial Solal, ni Saul Leiter, mais Martial Leiter possède de ces deux géants le sens du rythme, de la touche juste, de la grâce d’être au monde teintée de mélancolie, et le goût des paysages observés depuis les vitres de brume ou de pluie.
Dessinateur contemporain majeur, Martial Leiter possède à la fois la puissance des dessinateurs de presse redoutés, fustigeant par ses traits la vilenie des maîtres du monde, et la sensation poétique de l’existence.
En un très beau volume, Paysage fugitif, consacré à ses vues depuis la fenêtre d’un train, notamment en hiver, ce Wanderer motorisé nous offre le chant discret et terriblement envoûtant de ses lieds dessinés.
Les scènes défilent à vive allure, il ne s’agit pas de les fixer, mais de les recomposer calmement, tout en s’attachant à rendre compte du cinétisme de la vision.
Voici donc, au fusain, à l’encre et au pinceau, un ensemble de dessins nettement flous, comme dirait Bernard Plossu, qui font lever une sensation de joie face à l’inchangé des paysages ruraux.
La vaste orchestration des éléments naturels – nuages, collines, arbres, champs, rivières – exprime une concorde, une paix, mais aussi une transformation permanente, une mutabilité, qui touchent l’âme.
Martial Leiter dessine des impressions à la façon des primitifs de la photographie, ou des génies de son art, Rembrandt en premier lieu.
On s’embarque avec lui, il pleut, il y a des reflets sur les vitres.
Matérialité du papier, lignes de sens, parcours du regard, présence d’un environnement rappelant quelquefois le sublime romantique, mais sans effroi.
Le silence règne, propice à la concentration, et à la clarté dans l’ordre bousculant de la vitesse ferroviaire.
Il y a parfois des masures, des poteaux électriques, mais comme emportés par la flèche du temps.
Que reste-t-il de la ferme entraperçue ? du bosquet sombre ? des oiseaux posés à la cime des arbres ? des sillons cultivés comme on calligraphie la terre ?
Paysage fugitif est un conte noir sans personnage humain.
C’est plus qu’un décor, c’est la vie des formes saisies en un processus de transformation continue.
En postface, dans un texte précieusement informé, Julie Bouvard cite d’autres dessinateurs de talents, d’hier et d’aujourd’hui, avec lesquels penser la pratique de Martial Leiter, de Vinci, Nicolas Maes, Hercule Seghers, Corot bien sûr, mais aussi Adrien Neveu, Lucile Piketty et Jürg Kreienbühl.
Paysage fugitif opère une traversée des campagnes comme on passe de vague en vague quand on navigue en haute mer.
Visions d’un noyé rescapé, d’un naufragé sauvé, d’un voyageur devenu paysage, comme Wang-Fô chez Marguerite Yourcenar.

Marial Leiter, Paysage fugitif, préface Bruno Pellegrino, postface Julie Bouvard, Les Cahiers Dessinés, 2025, 160 pages
https://www.lescahiersdessines.fr/auteur/martial-leiter/
https://www.lescahiersdessines.fr/catalogue/paysage-fugitif/
Ouvrage accompagnant l’exposition ayant lieu du 10 janvier au 7 février 2026 à Lausanne
https://richterbuxtorf.ch/le-grand-retour-du-grand-leiter/
