La vie en réserve, par Alice Delanghe, photographe

©Alice Delanghe

« Au XIXe siècle, quand Karl Marx et Friedrich Engels théorisent les mécanismes du capitalisme, ils démontrent que, pour réaliser du profit, il est indispensable de créer un système compétitif qui produit de fait de la pauvreté et du chômage. Il s’agit d’une nécessité économique avant tout. » (Alice Delanghe)

Le dispositif est simple, mais l’effet percutant, surtout lorsque l’on a lu le texte de pensée marxiste précédent les images.

Publié très sobrement sous couverture immaculée de blanc, avec une typographie donnant la sensation d’un rapport administratif, La Réserve d’Alice Delanghe est un ouvrage de dimension politique consacré à la façon dont les chômeurs.euses sont considérés par la logique néolibérale.

Soit un prolétariat disponible et corvéable à merci, une armée de travailleurs.euses disponibles pour n’importe quelle fonction – le fameux il suffit de traverser la rue -, au mépris des individualités et aspirations de chacun.

Une réserve donc, comme pour l’armée, avec sa hiérarchie, son ordre punitif, sa gestion particulière.

Une façon de classer les plus méritants, et d’organiser le surplus en considérant insidieusement l’obsolescence des autres.

La Réserve est composé de portraits au format carré de trente demandeurs d’emploi du Couserans, en Ariège, rencontrés sur le parking de France Travail à Saint-Girons, Alice Delanghe leur demandant d’inscrire sur une pancarte le métier de leur rêve.

Certains ne montrent pas leur visage, tous « les candidats » – comme un jeu absurde – étant désignés par leur prénom : Lyes, Mamadou, Duncan, Elodie, Aude, Mathilde, Stéphane, Souarif…

Candidate R., sourit, donnant le sein à son bébé, tandis que son autre enfant fait une grimace. Commentaire : elle « trouve absurde de devoir quitter ses enfants pour aller travailler. Elle aimerait trouver un emploi où il et elle resteraient auprès d’elle. » Sur sa pancarte est inscrit un métier avec mes enfants.

Candidat G., radié pour n’avoir pas répondu à trois offres ne correspondant pas à son profil, aimerait travailler comme chauffeur poids lourds.

©Alice Delanghe

Candidat L., radié lui aussi, rêve de faire du commerce de cacao de la Côte d’Ivoire vers l’Ariège.

Sur la pancarte de Candidat A. est inscrit n’importe quel travail.

Designer web.

Neuropsychologue.

Coiffeuse à domicile.

Photographe.

Développeur web.

Maquettiste.

Ouvrir un restaurant malgache.

©Alice Delanghe

Se dessine dans cet ouvrage, à travers la mosaïque des parcours individuels déployés, le portrait d’une France plurielle, diverse, à la recherche de sens.

Les visages exposés engagent une responsabilité collective, loin de tout pathétisme de surface.

Au-delà des contraintes économiques nécessitant de trouver du travail, Alice Delanghe montre que la place de tous et toutes au sein de la communauté des vivants est donnée d’emblée, et qu’elle est de l’ordre de l’inconditionnel.

Quelqu’un a écrit rire.

Ce qui ne signifie pas, comme le font beaucoup de néocapitalistes, ricaner.

Alice Delanghe, La Réserve, 2025 – 50 exemplaires numérotés

https://www.alicedelanghe.com/

https://www.alicedelanghe.com/items/la-r%C3%A9serve

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